Deux livres sur le trop-plein

J’achète trop de livres. Je veux rénover ma cuisine, et puis, pourquoi pas, ma salle de bains. Je veux la nouvelle montre Swatch rouge que j’ai vu dans une pub. J’aimerais bien m’acheter le dernier MacBook. Le dernier IPhone est aussi pas mal… J’ai hâte d’avoir ma prochaine paye pour acheter des livres (et payer mes factures…). Et puis, je lis ces deux petites plaquettes. Elles relativisent mes envies et me remettent les idées en place. 88 pages de matière à réflexion. Il a le mérite de nous mettre sous le nez notre identité de consommateur, que son grand-père décrivait comme «quelquun qui aime mieux acheter des affaires que les utiliser». Un ouvrage à lire pour sa grande pertinence.

La classe moyenne a une double personnalité, il me semble. Elle travaille fort, quoiquon en dise. Mais je pense quelle s’ennuie. Elle passe son temps au centre dachats. Elle achète des affaires sans arrêt et se console en se comparant avec dautres qui sont plus dépensiers quelle. Elle rit beaucoup de son beau-frère qui passe son temps dans les rénos. Il vient de se patenter tout un cinéma maison dans le sous-sol qui lui a coûté je ne sais pas combien de 1000 piastes, avec lécran plasma de 748 pousses pis les La-Z Boy pis les gros subwoofers. Quest ce quil a fait quand il a eu terminé? Il a regardé un bon film? Non, il sest mis à construire une pergola dans la cour. Il veut mettre un spa dans un gazebo aussi. La classe moyenne dit: le temps que ça soit fini, ça va être lautomne.

Elle rit, elle rit, mais bien souvent, elle fait pareil. Lautre jour, elle a eu envie de se remettre à cuisiner. Elle est allée sacheter une batterie italienne à 600 piastres aux Promenades Saint-Bruno. Elle a passé laprès-midi à essayer de la faire rentrer dans ses armoires, elle sest mise à rêver de refaire la cuisine au complet, elle a regardé des cuisines jusquau soir sur son iPad, pis elle a fini par ranger la nouvelle batterie au sous-sol et se faire livrer du St-Hubert.


Le sel de la terre, Samuel Archibald, Atelier 10, 88 pages, 2014.

Annie Ernaux a tenu pendant un an le journal de ses sorties au supermarché dun centre commercial de la région parisienne. Les supermarchés sont pour elle un concentré de la société, un point de rencontre où l’on coexiste, sans se regarder. Les rayons attestent de distinctions sociales; que ce soit au niveau des marques génériques ou du rayon bio, tout est en place pour attiser le désir et en susciter davantage. Émue par lattitude dadolescents ou celle dun vieux monsieur, elle sattache aussi à lire le niveau de vie des consommateurs dans les achats exposés sur le tapis roulant. Cest court, mais très juste.

Des poupées et des jouets entassés en vrac dans un grand bac en tissu, bradés à 50 %. Rien ne manifeste mieux leur fonction de pur signe de la fête. Celle-ci passée, les Barbies et les Kitty sont restées les mêmes, elles ont juste perdu leur valeur de fête. Personne ne farfouille dans cette poubelle de jouets neufs. Pourtant, on pourrait y trouver à moindre coût une poupée, une panoplie à offrir pour un anniversaire, voire le Noël prochain. Le déclassement des jouet en objet de rebut rebute. Cest la grande distribution qui fait la loi dans nos envies. Aujourdhui la galette des Rois et le linge de maison, décliné de la housse de couette au torchon, constituent le programme des convoitises.


Exposant, comme nul part autant, notre façon de vivre et notre compte en banque. Nos habitudes alimentaires, nos intérêts les plus intimes. Même nos structure familiale. Les marchandises quon pose sur le tapis disent si lon vit seul, en couple, avec bébé, jeunes enfants, animaux.

Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux, Seuil, 72 pages, 2014.

Laisser un commentaire