Pourquoi devrais-je lire?

Pourquoi lire? Ma grande me pose la question. Même si dans la maison il y a des livres partout, même si sa mère a toujours un livre à la main ou pas loin, elle, lire, elle n’aime pas trop… Je retombe sur cet article de David Desjardins, paru dans L’actualité. Pour sa fraîcheur et sa pertinence…

«D’abord, ma grande, il faut apprendre à lire pour être libre. Ce que ça veut dire? Qu’en ce moment, tu dépends de moi. Et des autres. Je peux prendre un de tes livres, en modifier l’histoire, changer les dialogues et travestir la fin, tu ne le sauras jamais. En sachant lire, tu pourras savoir si on te ment. Tu pourras vérifier par toi-même. Tu pourras aussi lire ce que tu veux, pas ce que les autres décident à ta place.«Et puis, tu ne seras plus jamais seule. Tu auras toujours les livres pour te tenir compagnie, pour te raconter des histoires si tu t’ennuies. Qu’est-ce que je fais des films et de la télé? C’est pas pareil, ma belle. Avec les livres, tu participes. Si je te dis qu’il y a un château, tu imagines le château, tu le construis dans ta tête, tu choisis comment le décorer. Dans un film, le réalisateur te le montre, c’est lui qui décide de tout. Dans le livre, tu fais partie de l’histoire, tu n’es plus seule: l’auteur, les personnages et toi, vous faites équipe. Les livres sont un peu des amis.»Ma réponse gratifiée d’un long silence, je sais que j’ai piqué sa curiosité.Quelques semaines plus tard, sans autre forme d’encouragement, elle lira. Cela devrait me ravir, dites-vous?Pas tant que ça. Parce qu’il lui reste le pas le plus difficile à franchir: celui de l’effort. À l’école, bien sûr. Mais aussi l’effort gratuit. Celui qui, en nous faisant sortir des sentiers battus, nous affranchit de l’obligation de la culture de masse, celui qui confère de la profondeur au sens critique, celui qui fabrique le citoyen.

Je crois également que l’acte accompli dans une certaine contrariété est inscrit dans la condition humaine, et donc un peu dans l’idée du bonheur. Je pense à l’effort qu’on déploie pour accomplir quelque chose d’inutile, comme courir un marathon ou prendre un livre un peu compliqué, un peu difficile, et passer au travers pour la simple satisfaction de l’avoir fait. Parce que dans la course de fond comme dans la lecture exigeante, on se perd pour mieux se trouver. On y atteint parfois ses limites, qu’on parvient, en de rares moments de grâce, à faire reculer un peu. Ce n’est pas rien. Cela nous permet pendant quelques instants d’échapper à notre condition de travailleur-contribuable-consommateur. Dans quelques années, quand elle sera scotchée devant la télé ou l’ordi depuis trop longtemps et que je lui lancerai un bouquin par la tête en l’intimant d’éteindre la machine, j’aurai sans doute droit à une grimace, suivie d’une question de ma fille.Pourquoi devrais-je lire?Pour ne pas te contenter de survivre, Chose.

«Pourquoi lire», David Desjardins, L’actualité, septembre 2012.

Laisser un commentaire