Dérive sanglante · William G. Tapply

 

C’est par hasard que j’ai mis la main sur Dérive sanglante dans une librairie d’occasion. Un roman publié chez Gallmeister, je suis toujours preneuse. Une lecture de circonstance pour terminer mes vacances au milieu des bois: le Maine, un homme et son chien, la pêche à la mouche et, accessoirement, une petite enquête. Je suis tombée amoureuse. Un coup de foudre littéraire pour Stoney Calhoun. Un personnage comme je les adore: solitaire, mystérieux, droit et terriblement séduisant.

La mémoire de Calhoun s’est effacée le jour où il a été frappé par la foudre. Il s’est réveillé à l’hôpital, sans mémoire, avec pour seul souvenir une grosse cicatrice dans le dos. Des fantômes se rappellent parfois à lui, des images trop fugaces pour qu’il puisse les retenir. C’était il y a cinq ans.

Un homme seul et sans racines, sans passé, sans vision nette de l’avenir, juste quelques éclats de mémoire flous qui semblaient le rattacher aux bois du Maine.
 
À sa sortie de l’hôpital, les poches pleine d’argent, Calhoun a décidé de refaire sa vie dans le Maine. Il s’est construit une cabane au cœur des bois. Il y vit avec son chien Ralph, un épagneul breton. Il coule des jours paisibles: il pêche, fabrique ses mouches, se balade avec son chien, lit une anthologie de la littérature américaine et boit du Coca (il ne supporte pas l’alcool), en écoutant Mozart. Il s’est trouvé un boulot dans le magasin d’articles de pêche tenu par la jolie Kate, qui ne tardera pas à devenir sa maîtresse. Il sert les clients, fabrique des mouches et joue au guide de pêche. Lyle McMahan, son collègue passionné par la pêche, la chasse et les femmes, est devenu son meilleur ami. Cette vie, Calhoun l’a gagnée de haute lutte, et il entend bien la préserver, à coups de fusil au besoin.
 
Le caillou dans l’engrange de sa quiétude vient de l’homme qui débarque dans la boutique de Kate un matin de juin. Ce qu’il veut, c’est engager un guide pour la journée et trouver des recoins secrets pour pêcher la truite. Calhoun aurait dû accompagner l’homme. C’était à son tour. Mais il a préféré refiler le boulot à Lyle. Mal lui en a pris: Lyle disparaît. Le client, lui, s’est volatilisé. Quand la camionnette de Lyle est retrouvée quelques jours plus tard sur le parking d’une école, Stoney se lance sur sa piste. Rongé par la culpabilité, il va tout faire pour retrouver sa trace. Au fil de ses trouvailles, il se découvre d’étonnants talents d’enquêteur qui vont le confronter aux fantômes de son passé.

Il faut un immense talent pour arriver à captiver avec la description d’une partie de pêche quand on n’aime pas pêcher! William G. Tapply le fait haut-la-main, avec un naturel désarmant. Loin des grandes villes déglinguées pourvoyeuses de tueries, Tapply magnifie les grands espaces, la relation de l’homme à son environnement. L’enquête, ici, est accessoire. Le charme se situe ailleurs. Les vrais héros du roman sont ses personnages et le lieu où ils évoluent: le Maine. Tapply fait vivre les mots. J’ai entendu le bruit de la rivière, j’ai vu la lumière filtrer à travers les branches, j’ai aperçu la biche et son petit!
 
Le rythme lent et la pureté de l’écriture font de Dérive sanglante un roman qui donne furieusement envie de tout lâcher, d’attraper sa canne à pêche pour foncer taquiner le poisson au fin fond du Mainte. Et Dieu sait que la pêche et moi, ce n’est pas gagné d’avance.
 
William G. Tapply est mort d’une leucémie en 2009. Il n’était âgé que de soixante-neuf ans. Il a écrit une vingtaine de romans policiers. Jusqu’à maintenant, seuls Dérive sanglante, Casco Bay et Dark Tiger ont été traduits. Gallmeister, au boulot! Quant à moi, j’ai foncé me procurer les deux romans qui font suite à Dérive sanglante. Et je compte bien les savourer.
 
Une petite citation pour terminer ça en beauté.
 
Il entassa quelques objets dans son camion: la photo de Kate, son anthologie de la littérature américaine, sa vieille Remington avec une boîte de chevrotines double zéro, le tube d’aluminium qui contenait sa canne préférée – une Sage pour soie de 6 – sa veste de pêche toute équipée, et Ralph. La meilleure façon de connaître un homme, songeait-il c’était de le prévenir qu’il risquait de tout perdre, sauf ce qu’il pourrait caser dans la cabine d’un vieux pick-up. En tout cas, c’était l’impression qu’il avait.
 
Dérive sanglante, William G. Tapply, Gallmeister, «Totem», 2012, 304 p.

Note : 4 sur 5.

© unsplash / Alan Bishop

25 Commentaires

  1. Pas le choix, Léa!J'étais contente de commencer par Dérive sanglante et de pouvoir ensuite poursuivre avec les autres. Je ne ferai pas la même erreur que j'ai fait avec Kent Haruf, d'avoir commencé par Les gens de Holt County avant d'enfiler Le chant des plaines!

  2. C'est amusant que tu parles de ce livre car j'ai commandé Casco Bay avant de me rendre compte que c'était le second des aventures de ce personnage.Il va falloir que je me prenne Dérive Sanglante et Dark Tiger ^^

  3. Tu vas te régaler!Tu comprendras que quand je trouve un Gallmeister en librairie d'occasion, je m'empresse de mettre la main dessus! Au point d'avoir acheter Indian Creek de Pete Fromm en double! À ce prix là, je constitue un pile de livres à offrir!

  4. J'avais demandé ce livre à deux reprises déjà : au Père Noël et à mon anniversaire. la deuxième fut la bonne ! Il est dans ma liste de livres à lire pendant mes vacances (dans dix jours) donc j'ai lu ta chronique en diagonale !! J'ai déjà commandé les deux suivants ! Je suis étonnée que tu l'aies trouvé en librairie d'occasion, je n'ai jamais vu de Gallmeister dans mes boutiques !! et pourtant je fouille !!!!

  5. \ »Il s'est construit une cabane au cœur des bois. Il y vit avec son chien Ralph, un épagneul breton. Il coule des jours paisibles: il pêche, fabrique ses mouches, se balade avec son chien, lit une anthologie de la littérature américaine et boit du Coca (il ne supporte pas l'alcool), en écoutant Mozart.\ »Je note! Comment faire autrement? Trois nouveaux livres ajoutés à ma liste…

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