Délivrance · James Dickey

 

Ed Grentry a la trentaine bien tassée. Un homme un peu blasé. Il mène une vie bien pépère dans une petite ville de Géorgie. Il navigue entre son boulot de directeur artistique dans une agence de pub, sa femme, son fils, et le tir à l’arc. Il se sent à l’étroit dans sa vie. La seule bouffée d’air lui vient de son ami Lewis, qui l’entraîne dans ses pratiques sportives. L’une n’attend d’ailleurs pas l’autre: haltérophilie, spéléologie, tir à l’arc, et là, canot en eaux vives.

 

[J’avais] la sensation d’être un pauvre benêt menant une vie de fantôme invisible et impotent, répétant inlassablement les seuls gestes qu’il possède à son répertoire. […] Lewis était le seul homme que je connaissais qui pouvait faire exactement ce qu’il voulait de sa vie. […] Il était toujours en partance, toujours en route vers quelque part, toujours déjà en train de faire quelque chose de nouveau.

Une idée, lancée par Lewis, un soir de beuverie entre copains: pourquoi pas une petite excursion dans le nord de la Géorgie le temps dun week-end? Se lancer à l’assaut de la rivière Cahulawassee avec deux canots, des tentes et de la bière? Avant que ce site sauvage, promis à la disparition par la construction d’un barrage, ne disparaisse? Oui, pourquoi pas?
 
L’enthousiasme de Lewis est contagieux. Il convainc Ed et deux autres amis de se lancer dans une virée nature entre hommes pour échapper un moment au morne quotidien de leur vie de citadins rangés. Bien que peu expérimentés, les aventuriers du dimanche sont gagnés par l’excitation. Les préparatifs terminés, l’équipement embarqué, le trajet jusqu’au site avalé, les quatre copains sortent leurs pagaies et se laissent emporter au gré du courant et des rapides, au cœur des somptueux paysages de la Géorgie.

Il suffit que deux rednecks consanguins surgissent de nulle part pour que l’expédition se transforme en cauchemar… Ces hommes hostiles feront vivre un enfer aux aventuriers en herbe. Ils les pousseront dans leurs retranchements, jusqu’à l’excès, jusqu’à la mort pour certains. Ils comprendront qu’ils ont pénétré dans un monde où les lois n’ont pas cours. À partir de là, une seule, une unique règle compte: survivre.

En cinq long chapitres, la tension monte jusquà atteindre des sommets insoupçonnés. Le malaise grandit. Le suspense devient intenable… Jusqu’au rythme de lecture qui est oppressant: peu de chapitres, peu de paragraphes. Ça part tout doux avec une première partie qui sattarde sur les états dâme dEd. — Si il peut paraître un peu fastidieux, ce long préambule se révèle nécessaire. On comprend ce qui pousse Ed à se joindre à lexpédition. — Et ça se met à dégénérer jusquà plus faim.
 
James Dickey signe un roman d’une grande puissance évocatrice. Aux côtés de ses personnages, j’ai été pris au piège de cette nature indomptée. Avec force détails, les couleurs, les bruissements, l’environnement tout entier prend forme. J’ai ressenti la peur qui rôde, l’angoisse qui étreint… et le suspense monter: mais comment (va-t-on) sortir de là?!
 
Au final, ce nest ni le plus fort, ni le plus intelligent qui tirera (presque) tout le monde daffaire. Ce sera celui qui aura le mieux réussi à entrer en connexion avec les règles propres à ce lieu hostile.
 
Délivrance est un récit tendu, implacable et… inoubliable. Une somptueuse alchimie du tragique. De quoi calmer mes fantasmes de vie au cœur des bois, loin de toute civilisation!
 
Jai vu le film culte de John Boorman deux fois. La première fois, au début de ladolescence. Jen ai été traumatisée! J’ai rêvé de l’albinos joueur de banjo pendant des mois… La dernière fois que je l’ai regardé, cétait dimanche dernier, après la lecture du roman. J’avais préparer mon coup! Le film est excellent, le livre est grandiose. Il est rare que livre et adaptation soient simultanément des chefs-d’œuvre. Ça arrive. La preuve. 
 
À noter que James Dickey en personne se pointe à la fin du film dans le rôle du shérif.
 
La première publication française datait de 1971. Gallmeister a eu la bonne idée (encore une!) de republier le livre en 2013, avec une nouvelle traduction, signée Jacques Mailhos, l’un des traducteurs vedette de la maison. 
 
Pour souligner le quarante-cinquième anniversaire de la parution de Délivrance, le dessinateur américain Steve Brodner a illustré sa vision de l’univers du roman. Tout y est!
 
Délivrance, James Dickey, Gallmeister, «Totem», 2015, 320 p.
 

Note : 3 sur 5.

© Steve Brodner

13 Commentaires

  1. Quant à moi, je trouve les deux excellents, mais pris individuellement. Lorsqu'on a aussi lu le roman, la comparaison ne tient plus. Évidemment, le livre est supérieur! Je le qualifie de chef-d'oeuvre, mais dans son genre seulement. Pas en tant que chef-d'oeuvre absolu!

  2. J'ai commencé par la lecture du roman et j'ai ensuite été déçue par le film qui lui est presque trop fidèle. La vision de John Boorman m'a paru très impersonnelle et comme tu le dis, le film est plus faible sur le plan psychologique. Ca reste un bon thriller, mais je trouve que tu pousses un peu en le qualifiant de chef d'oeuvre ! 🙂

  3. Une première, non ?! bon mes 27 livres (et deux autres arrivés aujourd'hui….) m'ont un peu calmés ! et puis j'ai vu le film et franchement ça fout les jetons !!!

  4. J'ai tellement aimé ce bouquin que j'aimerais de pas l'avoir lu pour le découvrir comme pour la première fois. Je ne savais pas que l'écrivain se pointait à la fin du film, beau clin d'oeil. Merci pour l'info !

  5. J'ai réservé le livre mais j'avoue qu'après avoir vu la bande annonce du film, je ne l'ai pas enregistré. J'ai peut-être manqué quelque chose mais ça me donnait l'impression d'avoir terriblement vieilli… Enfin je lirai au moins le roman.

  6. J'ai failli l'acheter plusieurs fois mais le film m'a tellement marqué et puis j'ai étudié au fin fond du Tennessee, proche de la Géorgie et on m'a parlé de ces villages où la consanguinité .. bref non pas pour moi ! Ce coup-ci, je laisse passer ! Mais par contre, j'ai la musique (le fameux banjo) qui revient à mes oreilles !

  7. J'ai été traumatisée aussi par le film vu il y a plus de trente ans, et il fait partie de ceux que je ne veux absolument pas revoir (avec 1900 de Bertolucci et Orange mécanique, il est en bonne compagnie, et… y restera !) Tu te doutes donc que je n'ai pas envie de lire le roman non plus, si bon soit-il.

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