Nirliit · Juliana Léveillé-Trudel

 
La narratrice de Nirliit passe ses étés à Salluit, un petit village du Nunavik. Elle fait partie de la faune de passage, au même titre que les enseignants, les géologues, les travailleurs sociaux, les gars de la construction et les infirmières. Des Blancs qui viennent pour l’aventure, pour se retrouver ou pour faire un coup d’argent. Plus rares sont ceux qui, comme la narratrice, y vont pour les gens, la langue, la nature sauvage et… les chiens.
 

Deux parties composent Nirliit. Dans la première, la narratrice s’adresse à Eva, une Inuite dont le corps, jeté dans les eaux sombres du détroit d’Hudson, n’a jamais été retrouvé. Elle s’adresse à elle tout en donnant libre cours à sa peine et à sa colère. Elle ne se gène pas pour donner quelques coups de griffe aux préjugés et idées reçues sur les Inuits et les Blancs de passage.

Dans la deuxième partie, la narratrice raconte à Eva ce qu’il advient de son fils Elijah. Elijah le résiliant, le patient. L’homme qui ferme les yeux sur l’aventure de sa blonde avec un Blanc, qui s’occupe de la petite Cecilia. Et qui espère… Car aussi faible soit-il, il reste de l’espoir. Seul l’amour peut venir à bout de tout. Mary et son plombier blanc peuvent en témoigner. Aucun voyeurisme, ici. Mais des faits. Sur la difficulté du quotidien. Sur le désoeuvrement. Sur la violence dont les Inuits sont l’objet, tant au Nord qu’au Sud.

Ils ont quitté leur réserve ou leur village, ils ont abouti n’importe comment sur le ciment de Montréal, Winnipeg ou Vancouver, ils confortent les gens occupés dans la vision qu’ils ont d’eux: des ivrognes, des paresseux, des irresponsables. Ils atterrissent brusquement dans le champ de vision de Charline, secrétaire, cinquante-quatre ans de préjugés soigneusement entretenus comme la haie de cèdre devant sa maison de Sainte-Julie, cinquante-quatre ans de mauvaises teintures, de salon de bronzage et de téléromans, cinquante-quatre ans dans toute sa splendeur de contribuable outré qui a mal à son gros bon sens.

Nirliit se lit comme un plaidoyer pour le Grand Nord, une déclaration d’amour pour ce territoire. Si le constat est désespérant, la dénonciation est justifiée.

Votre maison ne vous appartient pas. Votre terrain non plus. Tout ça vous est gracieusement prêté par le gouvernement. N’est-ce pas qu’on est fins? On vous pique votre territoire, mais on vous le prête après. Est-ce pour ça que vous avez tellement besoin de posséder? Des motoneiges, des bateaux, des quatre-roues, des camions pour faire le tour d’un village de quatre rues. Pour vous échapper de vos maisons surpeuplées où vous vivez les uns sur les autres. Vous manquez d’espace dans votre immensité nordique. Comment ça se fait que toute cette richesse ressemble tellement au tiers-monde?

Avec une grande justesse de ton, porté par une langue rugueuse, rageuse, empreinte d’ironie, le premier roman de Juliana Léveillé-Trudel brosse un tableau sombre et sans pitié d’une culture qui souffre, s’éteint à petit feu, étouffée par la drogue, l’alcool, la violence et le suicide de ses jeunes. Malgré l’absence de fil conducteur apparent, Nirliit m’a saisie à la gorge, m’a ouvert l’esprit et a chassé les quelques préjugés qu’il me restait. Un roman saisissant, qui donne à réfléchir. Une lecture incontournable.

Nirliit, Juliana Léveillé-Trudel, La peuplade, 2015, 184 p.

Note : 3 sur 5.

10 Commentaires

  1. Bonjour! J'aime beaucoup ton blogue qui me permet de découvrir de nouvelles lectures. Le Grand Nord (comme toutes les contrées froides d'ailleurs) m'intéresse énormément. Je ne connaissais pas ce roman et je l'ai ajouté à ma liste, ainsi que Nord Alice dont je n'avais jamais entendu parler non plus. Merci pour ces belles découvertes! 🙂

  2. Bien que ce livre ait l'air magnifique, ce n'est pas ce que j'ai l'habitude de lire. Après pourquoi pas, cela ne peut pas faire de mal de sortir des sentiers qu'on à l'habitude d'emprunter ^_^

  3. J'ai vu un reportage qui se passait au Groenland mais qui ressemble beaucoup à la vie des Inuits au Canada – ils ont beau avoir tous ces équipements, ils restent désœuvrés, et l’alcoolisme et les jeunes qui partent. Bref, n'ont-ils pas perdu trop de leur culture ou du moins ce qui donnait un sens à leur vie ? Je ne connais pas du tout cet écrivaine;Je suis contente de voir de nouveau un coup de cœur chez toi (bon je dois lire Just a Son ce we) en tout cas !

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