Popcorn Melody · Émilie de Turckheim

 
Petit à petit, Shellawick s’est vidée. On a d’abord accusé le soleil de chauffer de plus en plus fort et de nous écraser exprès sous ses pouces éblouissants. […] En réalité, la ville s’est vidée quand les trois snack-bars ont fermé. Quand la pizzeria a fermé. Et aussi le bowling où l’on mangeait les meilleurs beignets de maïs du désert, dans un sachet imbibé d’huile à frire, qui virait du blanc au gris glacé. La ville s’est vidée comme un sablier qu’on renverse – grain à grain, sans faire de bruit. Les gens sont partis vivre à Cornado, à côté de l’usine Buffalo Rocks, et derrière eux, ils ont abandonné leurs chiens.
 

Il ne se passe plus grand chose à Shellawick, Kansas, un bled perdu au milieu d’un désert de cailloux noirs. Il reste l’usine de pop-corn, où trime la moitié de la population. Il reste la distillerie qui fabrique le tord-boyaux local. Et un bar où les mains baladeuses peuvent s’en donner à cœur joie. Ce qu’il reste aussi, à Shellawick, ce sont des gens écrasés qui traînent leur ennui et leur désoeuvrement, quand ce n’est pas leur folie.

Tom Elliot est revenu vivre à Shellawick. Plutôt que de devenir prof après ses études de littérature et de linguistique, il choisit d’ouvrir un supermarché dans le local où son père a «raboté des barbes toute sa vie.» Le Bonheur, le supermarché de Tom, offre à sa clientèle le strict nécessaire: de quoi manger, se laver et tuer les mouches. Puisque trop de choix rend «malheureux comme un roi», il décide d’offrir uniquement l’essentiel pour ne pas s’encombrer inutilement et se perdre.

Tom n’a pas ouvert son supermarché pour faire fortune, mais plutôt pour y accueillir les gens. Tout les habitants du bled défilent au Bonheur. Chacun vient y vider son sac, plutôt que de le remplir, assis dans le fauteuil de barbier du défunt père. Tom aime observer ces cabossés de la vie, les écouter se raconter, car «chaque vie est un roman». En les écoutant, il griffonne des haïkus un peu boiteux sur des bottins téléphoniques. C’est sur ces mêmes bottins qu’il écrira plus tard Vie et mort d’un supermarché.

Un matin, un supermarché ultramoderne ouvre en face, de l’autre côté de la route. Un rectangle plein de choses inutiles à prix coupé, des choses que l’on ne retrouve pas chez Tom. Tous les habitants s’y rendent à la queue leu leu. Tom résiste. Il n’a que deux armes pour lutter: sa douce folie et son amour de la poésie. L’entrée en scène de Dennis Mahoney, le dénicheur d’écrivains au look de motard, viendra peut-être changer sa vie.

Dans ce petit univers loufoque, Émilie de Turckheim égratigne les travers de notre société: le petit commerçant contre les multinationales, l’exode rural, la surabondance et la marginalisation de ceux qui refusent de correspondre aux diktats de la société. Par le biais de la grand-mère d’un des personnages, elle rend hommage aux Indiens d’Amérique parqué dans des réserves et des pensionnats, comparant leur extinction à celle des bisons.

Popcorn Melody est habité par une galerie de personnages truculents, hauts en couleurs, déjantés, un peu fêlés. Si certains frôlent la caricature, c’est pour mieux correspondre à l’archétype que la société leur a imposé. Le vieux Matt, l’ancien instituteur de Tom. Fleur, une ancienne géologue qui vide une bouteille de whisky par jour. Lary, l’entrepreneur de pompes funèbres qui raconte des blagues aux familles des défunts. Un maire corrompu. Dennis, le dénicheur d’écrivains. Émilie de Turckheim met de l’avant son amour pour la poésie, dont celle d’Emily Dickinson, en empruntant son patronyme pour un de ses personnages.

Émilie de Turckheim s’empare des codes du roman américain – les grands espaces, les Indiens, etc. -, pour planter son décor. Popcorn Melody est un roman drôle, corrosif, rempli de pages d’une légèreté intelligente, qui portent à la réflexion. Une ode à la simplicité et à la lenteur. Dans un monde où tout va trop vite, où le temps nous file entre les doigts, une telle lecture n’est pas de refus!

Popcorn Melody, Émilie de Turckheim, Héloïse d’Ormesson, 2015, 208 p.

Note : 3 sur 5.

© unsplash / Carl Nenzen Loven

26 Commentaires

  1. Pas si triste que ça, en fait. L'écriture d'Émilie de Turckheim et les pointes d'humour qu'elle sèment ici et là, allègent le propos.Ça pourrait bien te plaire, surtout que ça se passe dans un petit désert américain et qu'on y parle de bisons (juste un tout petit peu)!

  2. J'ai hésité avant de le lire. Moi et les romans français, c'est rarement heureux. Mais là, l'arrêt valait grandement le détour. Je sens que ça pourrait te plaire, mais je ne mettrais pas ma main au feu!

  3. Le sujet est triste mais tu en parles légèrement ! Tu lui as mis trois étoiles. J'en ai entendu parler (sans doute Keisha ou Lea). Si un jour, je le croise en BM … à voir mais là j'ai tellement à lire !

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