Les murailles · Erika Soucy

 
Erika monte à bord d’un Dash-8, direction La Romaine, laissant derrière elle son chum et son bébé. Elle s’est donnée une semaine pour comprendre: qui est son père? Pourquoi les hommes de sa famille ont-ils accepté de passer la plus grande partie de leur vie sur les chantiers d’Hydro-Québec? Qu’est-ce qui les attire dans ce «trou du cul du monde»? 
 
En s’immisçant dans cet univers rude et impénétrable, Erika espère comprendre les raisons qui ont poussé son père, son oncle et son frère à laisser derrière eux leur couple et leur famille au profit de la vie de chantier. Elle ne cherche pas à panser de vieilles blessures en partie cicatrisées. Tout ce qu’elle veut, c’est observer et comprendre.
 
La jeune femme découvre un univers de franche camaraderie, de petites magouilles, de tensions et de rapports de force. Un univers d’hommes poqués venus faire du cash. Un univers où la drogue et l’alcool aident son homme à endurer la solitude. Où la Bud amène à péter de la broue et à radoter. Un univers où les femmes sont rares, surtout les Blanches. Où les Indiennes travaillent à la cantine ou font le ménage. Un univers où le souci de l’environnement est un leurre. Où le désœuvrement est assumé, choisi. Où on se sent à la fois libre et prisonnier.
 
La vie de chantier était devenue une drogue à la longue, une manière de vivre.
 
En partageant le quotidien de son frère, de son oncle et de son père, c’est aussi à une meilleure compréhension d’elle-même à laquelle parvient la poète. Et, par la bande, elle en vient à mieux comprendre la vie de sa mère.
 
Pauvre maman, elle était débordée. Entre notre père soûl qu’elle ramassait dans sa pisse le matin, son gars aux couches pis sa fille assez grande pour comprendre ce qui se passait, elle savait pu où se garrocher. J’aurais peut-être fait pire à sa place.
 
Erika rentrera chez elle, un peu à reculons, mais grandie d’une meilleure compréhension de ces hommes absents, de peu de mots, mais dans le fond, de ben bons gars. Elle a trouvé les réponses qu’elle était venue chercher.
 
Ça te fera pas plaisir de savoir ça, mais faut que je l’avoue: j’ai pas envie de m’en aller. Je commence à peine à prendre le beat, à goûter au plaisir d’être à l’abri, loin des nouvelles, du ménage, des comptes à payer… Du p’tit qui se réveille le matin en pleurant. J’ai pas tenu ma promesse. À mille deux cents kilomètres de vous autres, à vivre la même réalité que mon père, j’aurai pas fait mieux que lui. Je vous ai laissés de côté pis j’en suis venue à trouver ça commode, confortable même. J’en suis venue à le comprendre.
 
Cette plongée dans la vie de chantier m’a fascinée. Cet univers, rarement exploré dans le paysage littéraire, est vibrant de lucidité.
 
Le premier roman d’Erika Soucy résonne fort, éblouit. À travers Les murailles, c’est une voix puissante, originale, unique qui s’exprime. Une langue trempée dans l’oralité.
 
C’est bien la première fois qu’une auteure me donne envie de lire de la poésie! Histoire de rester imprégnée par cette langue brute, je veux lire les deux recueils qu’Erika Soucy a publiés aux Éditions Trois-PistolesCochonner le plancher quand la terre est rouge et L’épiphanie dans le front.
 
Voilà une jeune auteure dont je suivrai les prochains pas.
 
Les murailles, Erika Soucy, VLB, 2016, 160 p.
 

Note : 5 sur 5.

© Brady Corps

16 Commentaires

  1. Un univers où l'alcool aident son homme à endurer la solitude. Cet univers-là, c'est ma came !Où la Bud amène à péter de la broue et à radoter. T'as pas autre chose que de la Bud… Bon, je crois que je m'y ferait quand même, au bout du compte.Un univers où les femmes sont rares…Je ne suis pas difficile, une me suffit… + une de rechange ! 🙂

  2. La vie de chantiers dans le Nord du Québec, c'est tout de même dépaysant, j'te jure!J'ai aussi eu une période «poésie», surtout française avec Prévert, mais c'était il y a belle lurette.

  3. Oh que ça sonne québécois ! Plein d'expressions .. comme poqués ??? L'idée de départ du roman est tentante, mais bon moi qui vais sur les chantiers, je trouve pas ça si fascinant … Pour la poésie, j'en lis peu (un peu plus grâce à Elo Quai des Proses). J'avais adoré Whitman à la fac. Quand ça parle d'amour, je trouve ça aussi hermétique …

  4. Je trouve la poésie trop hermétique et tellement personnelle. Ça ne me parle pas beaucoup. Suis-je trop rationnelle et terre-à-terre? Sans doute. C'est rare que j'accroche. Mais en compagnie d'Erika Soucy, j'ai le goût de plonger.

  5. C'est vrai tu ne lis pas beaucoup de poésie toi 😉 Il y a des pépites dans ce domaine aussi. J'aime beaucoup la poésie, je trouve que c'est la littérature qui accompagne le mieux la vie.Pour revenir au livre Les murailles, je l'ai noté. Il me tente beaucoup. Je le lirai je crois bien.

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