Landfall · Ellen Urbani


Gertrude et sa fille Rose vivent à Tuscaloosa, une petite ville en Alabama. Une relation mère-fille fusionnelle, tantôt tyrannique, tantôt complice, les unie. Isolées et sans famille, elles sont tricotées serrées.

Un matin de septembre 2005, mère et fille chargent l’auto d’objets hétéroclites: vieilles robes, manteaux, shampoing, déboucheur à ventouse, essuie-mains rouges bordés de houx. Elles quittent la ville en direction de la Nouvelle-Orléans, où quelques jours plus tôt, l’ouragan Katrina a frappé. En route pour déposer leurs dons, une dispute éclate entre Rose et sa mère. Une dispute bête, pour une peccadille.

La voiture quitte la route, tuant Gertrude sur le coup. En s’extirpant de la voiture, Rose trébuche sur le corps ensanglanté d’une jeune femme noire. Cette jeune femme, c’est Rosy.

Rosy ne cessera de hanter Rose, à un tel point que quelques jours après l’enterrement de sa mère, elle se rend au poste de police de Tuscaloosa. Elle demande à voir les effets personnels de la victime. Un sympathique détective lui remet tout ce qui a été trouvé sur elle: une page d’annuaire téléphonique, un reçu de restaurant et la carte de visite d’une fleuriste. Ces trois bouts de papier sont tout ce que Rose à entre les mains pour percer le mystère entourant l’identité de Rosy. À peine remise de l’accident, encore ébranlée par la mort de sa mère, Rose mettra toute son énergie à retrouver des proches de la fille tuée par sa mère. Pour qu’ils sachent. Pour s’excuser, aussi.

Rosy et sa mère Cilla ont passé leur vie à la Nouvelle-Orléans. Pauvre, noire, enceinte et sans mari, Cilla a quitté Tuscaloosa pour chercher refuge en Nouvelle-Orléans. Maya, une voisine bourrue au grand cœur, devient leur seule famille. Vivant avec sa mère bipolaire, Rosy a dû grandir trop vite, devenir très tôt la gardienne de sa mère. L’arrivée de Katrina fait voler en éclats le fragile équilibre qu’elles se sont construites.


Landfall fait partie de ces romans qui prennent à la gorge. On y plonge en apnée. Et on n’a aucune envie d’en sortir.

Les chapitres donnent la voix à Rose et à Rosy, en alternance. Ce choix permet d’approfondir la compréhension des personnages, d’en apprécier la richesse et la profondeur. Alors que Rosy, sa mère et Maya sont confrontées à Katrina et à ce que l’ouragan laisse dans son sillage, Rose retrace les derniers jours de Rosy. Elle suit ses traces, de Natchez à Gretna, pour aboutir à Alexandrie. Rosy progresse vers la mort, Rose va à rebours, rencontrant les dernières personnes à avoir croisé et aidé Rosy.

Ellen Urbani décrit avec une grande minutie les heures précédents la tragédie, la montée des eaux, les efforts pour fuir et se mettre à l’abri – avec ou sans succès -, la ville en ruine, le sort réservé aux rescapés. Elle raconte la pauvreté, la virulence du racisme, les inégalités, l’impuissance et la peur qui paralysent.

Facile de s’autodéclarer défenseur des droits civils quand on n’est pas entouré de gens noirs, énervés, remontés et revendicatifs. Facile de fourrer des biscuits et du papier de toilette dans un sac sur la banquette arrière, beaucoup moins de baisser sa vitre pour les distribuer à des inconnus.

Rarement un roman mettant en scène presqu’exclusivement des femmes m’aura à ce point touchée. Des portraits de femmes fortes, combattantes. Vulnérables, aussi.

Silla et Gertrude sont deux mères monoparentales. L’une noire, l’autre blanche. Gertrude a élevé sa fille à la dure, car la vie ne fait pas de cadeau.  Silla a materné sa fille autant que faire se peut. Si leur façon d’éduquer leur petite fille s’oppose, les deux femmes se rejoignent dans l’amour inconditionnel qu’elles vouent à leur gamine. Elles se rejoignent aussi dans leur solitude, terrible.

Malgré les destins tragiques des personnages, malgré l’absence d’espoir, aucun pathos ici. Rien de larmoyant.

Un clou dans le pied valait mieux qu’un clou dans l’œil, un trouble bipolaire valait mieux qu’une schizophrénie, un père mort valait mieux qu’un père violent, être coincée dans une zone inondable valait mieux qu’être coincée sous une zone inondable. Pas faux, mais de tels raisonnements ne manquaient jamais de rappeler à Rosy que le pire l’attendait quelque part, était peut-être imminent.

Ellen Urbani arrive même à insérer des pointes d’humour parmi des passages d’une dûreté implacable. Son écriture est fougueuse, mordante. Ses phrases raisonnent. Quelques fils de dentelles blanches dépassent un peu des dernières pages, mais ils sont vite oubliés.

Un très grand roman, admirablement abouti. Un portrait social saisissant de réalisme. Le meilleur roman mère-fille que j’aie lu.

Landfall, Ellen Urbani, Gallmeister, 304 pages, 2016.

Les dernières pages de Landfall tournées, je me suis rappelée les photos de Carlos Barria. Ce photographe de presse argentin était en Nouvelle-Orléans en août 2005. Il y est retourné en 2015. Ses photos sont saisissantes.

42 commentaires

  1. Je suis très étonnée que tu n'aies pas un petit carnet rassembleur!J'ai hâte de sentir ton émotion transpirer de ton billet, histoire de revivre un peu cette fabuleuse histoire.

  2. Je l'avais noté lorsque j'avais lu ton billet et puis, je l'ai oublié. Il y a quelques jours, j'ai retrouvé ce nom sur un papier et j'ai trouvé le bouquin en bibliothèque. Je n'ai pas relu ton billet et je me suis plongée avec délectation dans ce roman! J'ai tout adoré! C'est un vrai coup de coeur!

  3. Many thanks to you, Marie-Claude, for your thoughtful review and kind words about my book. The photographs are a wonderful addition to your blog post. Were it not for the photographers who braved that storm to document the damage, my job as an author (trying to reconstruct those days) would have been much more difficult.

  4. Je me demande jusqu'à quel point ce genre de bandeaux fait vendre. J'ai des doutes… J'aime les bandeaux qui s'enlèvent pour l'unique raison qu'ils peuvent servir de signet! Les autocollants apposés à la dernière minute pour montrer que le bouquin a remporté tel ou tel prix m'agacent aussi. Perso, ça n'a aucune influence dans mon envie d'acheter ou non un livre. J'aime quand on peut les décoller – ce que je fais dès que je sors de la librairie!

  5. Les photos de Carlos Barria témoignent de façon frappante de l'ampleur de la catastrophe. L'idée de prendre une même photo à dix ans d'écart est brillante.Dommage pour la fin du roman trop arrangée avec le gars des vues… N'empêche, pour moi, ça demeure secondaire en regard de la beauté et de la profondeur ce qui précède.

  6. Un tres joli billet pour un très bon roman ( même si la fin est previsible ) avec de très belles photos de Carlos Barria ! je file voir sur le web si j'en trouve d'autres !!

  7. A priori, moi, les romans mère-fille me font craindre la guimauve et les poncifs. Mais, tu as l'air tellement convaincue que je me garde ce titre de côté.

  8. Et si la fin avait été ficelée autrement… on aurait presque pu crier au chef-d'oeuvre!N'empêche, un très beau roman, oui. Un excellent moment de lecture. Depuis, quatre livres me sont tombés des mains. Ça fait mal… J'ai hâte d'accrocher à nouveau!À ma connaissance, l'auteur a écrit un autre livre, qui précède celui-ci, et non traduit. J'espère qu'elle continuera!

  9. Comme je l'écrivais à Véronique, c'est la première fois, à ma connaissance, qu'un Gallmeister ne fait ni dans le roman noir ni dans le nature writing. Ça change! Mais ils ont fait un excellent choix en nous faisant découvrir cette jeune auteur américaine. J'espère qu'elle a d'autres romans sous la manche.

  10. C'est la première fois, à ma connaissance, qu'un Gallmeister ne fait ni dans le roman noir ni dans le nature writing. Et ma fois, c'est une grande réussite. Une fois de plus, ils ont déniché une perle rare.

  11. Punaise, c'est vrai que cette citation fait écho à ce qui se passe à Calais. C'est terrible et tellement inhumain.C'est un roman fort, tragique, et étonnamment, il y a de belles touches d'humour qui atténuent la lourdeur du sujet. Je te le recommande fortement.

  12. \ »Facile de s'autodéclarer défenseur des droits civils quand on n'est pas entouré de gens noirs, énervés, remontés et revendicatifs. Facile de fourrer des biscuits et du papier de toilette dans un sac sur la banquette arrière, beaucoup moins de baisser sa vitre pour les distribuer à des inconnus.\ » Cette phrase fait étrangement écho à ce qui se passe en France, à Calais…Bref… je suis passée en librairie hier à la recherche de la perle rare qui guérirait ma panne d'enthousiasme et j'ai vu ce livre. Si j'avais vu ton billet avant, je l'aurais acheté…J'aime beaucoup ce que tu en dis et j'aime beaucoup ce travail de photographe que tu nous mets en lien. Merci.

Laisser un commentaire