Invisible sous la lumière · Carrie Snyder

 
Aganetha Smart, Aggie pour les intimes, a été la première femme à remporter la médaille d’or au 800 mètres lors des Jeux Olympiques de 1928, à Amsterdam. Son exploit a été oublié depuis bien longtemps. À cent quatre ans, elle végète dans une maison de vieux, prisonnière de son fauteuil roulant. Elle ne reçoit jamais de visiteurs. Tous ceux qu’elle connaissait sont morts.
 
Un jour, deux inconnus lui rendent visite. Ils lui proposent une sortie, prétextant vouloir réaliser un documentaire. Le temps du voyage, Aggie laisse le fil de sa mémoire défaillante se dérouler. Son enfance à la ferme, entourée de sa famille et de sa bien-aimée sœur Fannie. Son départ pour Toronto, à seize ans, où elle rejoint sa soeur et son demi-frère. Son travail dans une usine et son recrutement par l’équipe d’athlétisme de Rosebud Confectionary. En quelques années, l’adolescente mature passe de la ferme à l’usine, du village à la ville, de la famille au club d’athlétisme. Arrivent les Olympiques, la fameuse médaille d’or tant convoitée et quelques années de gloire. 
 
Les années passent, la gloire aussi.
 
La flamme de ma récompense a brillé, intense et brève, avant de se consumer, ses cendres trop précieuses pour les gaspiller en cancans ou en nostalgie. […] Est-il possible que j’aie vécu la plus belle part de mon existence, à vingt-deux ans?
 
Les coups durs surviennent, un en particulier, amenant Aggie à délaisser la compétition. Elle devient journaliste aux faits divers, puis aux notices nécrologiques. Rentrant au bercail pour soutenir sa sœur et son père, elle ne quittera jamais plus son patelin.
 
Je suis une femme sans attache, une femme célibataire d’un certain âge. Cela m’épargne quelques complications. Un conjoint sur le déclin à soigner, par exemple. Et personne pour me reprocher mes petites excentricités, qui se sont installées au fil des ans. On n’imagine pas ce dont on est capable de se priver pour préserver son confort, l’équilibre subtil d’ordre et de désordre.
 
En bout de parcours, les inconnus révèlent leurs véritables intentions à Aggie. La sprinteuse centenaire acceptera-t-elle la proposition qui lui est faite?
 
À travers Invisible sous la lumière, Carrie Snyder rend un vibrant hommage aux pionnières qui ont défriché le chemin de l’athlétisme féminin. Elle s’est inspirée des «Matchless Six», cette équipe féminine canadienne admise aux Jeux olympiques d’Amsterdam. (Les Jeux Olympiques d’Amsterdam ont été les premiers à accepter la participation d’athlètes féminines.) Aggie, personnage fictif, représente la dernière survivante de l’équipe olympique canadienne de 1928.
 
Carrie Snyder peint le portrait passionnant d’une femme hors du commun qui ne s’est jamais laissé cantonner dans un rôle défini. Outre le portrait d’Aggie, d’autres portraits de femmes fortes et déterminées fourmillent entre ces pages: celui de sa mère sage-femme, celui de Mlle Gibb (personnage qui a réellement existé), directrice de l’équipe canadienne olympique et journaliste au Toronto Daily Star.
 
Invisible sous la lumière oscille entre le passé et le présent, dressant le parcours d’un destin individuel marquant, mais aussi le portrait d’une époque et des grands événements qui l’ont marquée: l’égalité des sexes, l’avortement, les obstacles surmontés par les femmes pour accéder aux sports professionnels, la Première Guerre, le crash de 1929.
 
La vieillesse, la solitude et la mort sont omniprésentes entre ces pages. C’est d’ailleurs cet aspect qui m’a le plus touchée. Aggie porte un regard lucide, dur, sans le moindre enjolivement sur son état. Bouleversant.
 
Je ne m’attendais pas du tout à être à ce point happé. Il n’est pas besoin de s’intéresser à l’athlétisme pour dévorer Invisible sous la lumière. Loin de là. Un roman sublime, touchant, qui se laisse lire au pas de course!
 
Invisible sous la lumière, Carrie Snyder, Gallimard, 2016, 368 p.
 

Note : 3 sur 5.

12 Commentaires

  1. Merci pour cette découverte, je ne connaissais pas du tout . Passionnant, ce sujet et fort à propos, effectivement. J' irais volontiers à la rencontre d'Aggie la pionnière. Et ce thème du vieillissement, des rêves qui ne sont plus, me touche beaucoup

  2. Nos attentes n'étaient assurément pas les mêmes. C'est tout de même fabuleux de découvrir que ce qui peut plaire à l'une est précisément ce qui a déplu à l'autre. Note! Ça devrait bien te plaire.

  3. Ton avis est nettement plus enthousiaste que celui d'Eva ! je me souviens te voir plongée dans cette lecture à Montréal et tes yeux pétillaient ! Je le note donc !

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