Voici venir les rêveurs · Imbolo Mbue

 

New York, 2007. Clark Edwards et sa femme Cindy mènent la belle vie entre Manhattan et les Hamptons. Grâce au poste prestigieux qu’occupe Clark chez Lehman Brothers, l’argent coule à flots. La vie n’est pas rose pour autant. Clark travaille comme un boeuf et néglige sa famille; Cindy noie son désoeuvrement dans l’alcool et les pilules. Mais comme il faut préserver les apparences, madame sourit et monsieur aussi. Leurs fils Mighty et Vince subissent plus qu’ils ne profitent de ce mode de vie ouaté. L’aîné n’a qu’un désir: «s’affranchir du monde qui l’avait élevé et des aspirations que ses parents nourrissaient pour lui. Vince voulait devenir quelqu’un de complètement différent.» Aussi, il plaque ses études de droit pour partir en Inde chercher la Vérité.

 

Jende Jonga a quitté son Cameroun natal, espérant avoir sa part du grand rêve américain. Il cumule depuis trois ans les petits boulots et parvient à mettre assez d’argent de côté pour faire venir sa femme Neni et leur fils Liomi aux États-Unis. Grâce au coup de pouce de son cousin Winston, Jende postule pour un poste de chauffeur auprès de Clark Edwards et l’obtient. La vie sourit enfin aux Jonga. Malgré la difficulté d’obtenir la Green Card, ils vivent heureux dans leur petit appartement de Harlem.

Des liens se tissent entre les Edwards et les Jonga. Même si chacun reste conscient du rang social qu’il occupe, une forme de respect réciproque se développe. La faillite de Lehman Brothers, en 2008, fait éclater tous les espoirs de gravir les échelons. Le beau rêve américain devient de plus en plus inaccessible, voire impossible à atteindre. Si la famille Edwards est peu affectée par la crise, leur vie familiale est bouleversée à jamais. Le vernis des apparences craque de toute part. Pour la famille Jonga, les embûches administratives menacent de réduire en poussière leur beau rêve américain. La menace d’expulsion vers le Cameroun, qui ne cesse de planer au-dessus de leur tête, use leur détermination. Les choix qui s’offrent à eux sont limités: rentrer au Cameroun la queue entre les jambes ou rester aux États-Unis et tirer le diable par la queue.

Malgré leurs différences, les Edwards comme les Jonga poursuivent le même rêve: avoir une bonne vie, réussir professionnellement, s’épanouir personnellement, assurer un avenir – le plus radieux possible – à leurs enfants. Mais jusqu’où iront-ils pour poursuivre leurs rêves? Et quels sont les sacrifices qu’ils seront prêts à faire?

Dans Voici venir les rêveurs, Imbolo Mbue entrelace la vie de deux familles new-yorkaises: l’une d’origine camerounaise, l’autre américaine pure laine, présentant deux facettes du rêve américain. Elle alterne les points de vue de Jende et de sa femme, présentant deux visions et deux caractères de plus en plus opposés.

À travers ces pages, l’Amérique en prend un coup, descendant de son piédestal. Imbolo Mbue déchire l’image d’une société ouverte où chacun peut s’accomplir et se réaliser à sa guise. L’Afrique n’est pas pour autant dépeint de façon idyllique, loin de là. Les rapports de classes, de genres et de races, le choc des cultures sont évoqués avec une grande justesse, sans manichéisme. Le stress et la pression auxquels sont soumis les immigrants est bien dépeint: trouver du travail et, une fois trouvé, risquer de le perdre, être menacé d’expulsion, s’intégrer, s’émanciper. Porté par une écriture fluide et savoureuse, Voici venir le rêveurs dissèque le rêve américain sans tomber dans les clichés et les lieux communs. À ce titre, la fin du roman m’a très agréablement surprise.

Un premier roman hautement maîtrisé, à la fois drôle et poignant. Un roman d’une légèreté profonde, comme il y en a trop peu.

Voici venir les rêveurs, Imbolo Mbue, trad. Sarah Tardy, Belfond, 2016, 420 p.

Note : 3 sur 5.

18 Commentaires

  1. Il est dans la longue liste des livres que je vais \ »bientôt\ » lire…cette rentrée littéraire est tellement riche que ça m'enthousiasme et me fait un peu peur en même temps : tellement de livres, si peu de temps !

  2. Je viens d'aller lire ton billet, que j'avais lu en diagonale à l'époque parce que je n'avais pas encore lu le roman.Un roman «empreint de bienveillance» qui ne prend pas la tête, mais portant tout de même à la réflexion. J'ai beaucoup aimé…

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