Les règles d’usage · Joyce Maynard

Wendy vit à New York avec sa mère Janet, son petit demi-frère Louie et son beau-père Josh. La vie de Wendy suit son petit bonhomme de chemin entre l’école et les cours de clarinette, les sorties avec sa meilleure amie Amelia et les virées en famille. Avec ses treize ans en poche, Wendy est plongée dans les méandres de l’adolescence. Son corps se transforme, son besoin de liberté se fait de plus en plus sentir, les questions et les doutes fusent. La vie reste bonne malgré tout, sans gros drames ni tragédies. Jusqu’au matin du 11 septembre 2001…

Ce matin-là, Wendy part à l’école sans dire au revoir à sa mère. Les restants d’une dispute de la veille traînent dans l’air: Wendy veut aller voir son père en Californie, sa mère s’y oppose. L’une comme l’autre restent braquées. Wendy se trouve dans sa salle de classe lorsque les tours du World Trade Center sont attaquées. Sa mère travaille au 87e étage… La vie de Wendy et celle de ses proches vient de basculer. L’espoir de retrouver Janet vivante s’amenuisera de jour en jour.  

Garrett, le père de Wendy, a quitté New York depuis quelques années pour aller vivre en Californie. Les liens qui l’unissent à sa fille n’ont jamais été forts. À la disparition de Janet, il se pointe, venant chercher Wendy pour l’amener vivre avec lui. Si l’adolescente n’est pas contre l’idée de changer d’air, elle se sent déchirée, ayant l’impression d’abandonner son beau-père et son demi-frère.  

Hantée par le doute et la culpabilité, Wendy part vivre un temps en Californie. «Vivre et laisser vivre» pourrait être la devise de son père. Livrée à elle-même, Wendy fait l’école buissonnière. Elle se rapproche de son père, de sa belle-mère et fait d’étonnantes rencontres qui l’aideront à se reconstruire. Petit à petit, Wendy reprend des forces et devient un beau p’tit bout de femme, forte et lucide.

J’ai eu un gros coup de cœur pour Les règles d’usage. Principalement pour quatre raisons.  

· UNE BELLE BROCHETTE DE PERSONNAGES

Il y a Wendy, bien sûr. J’adore les romans dans lesquels les enfants et les adolescents occupent le devant de la scène. Si le résultat est rarement convaincant, Joyce Maynard est particulièrement douée pour s’immiscer dans leur univers. Ses personnages sont riches et nuancés, les relations qu’ils entretiennent entre eux sonnent justes. Qu’il s’agissent de Violet, la jeune fille-mère, ou de Todd, le garçon à la recherche de son frère, chaque ado est dépeint dans toute sa complexité. Louie, le demi-frère de Wendy, est touchant par sa fragilité; pareil pour Tom, le fils autiste d’Alan le libraire.   Les adultes ne sont pas en reste. Chacun cultive une passion (la belle-mère de Wendy et ses cactus, Alan et ses livres, Garrett et ses mouches, Josh et sa contrebasse). Les proches de Janet, désemparés lors de sa disparition, trouvent dans l’art un moyen d’apaiser leur peine. Les hommes, ici, sont de beaux modèles: ni mous, ni salauds! Des hommes viscéralement bons. Je me suis attachée à chacun de ces personnages, ayant l’impression de les côtoyer, de vivre un bout de vie avec eux. De devoir les quitter est difficile.

· AUTOUR DE LA LECTURE 

Wendy lit. En Californie, plutôt que d’aller à l’école, elle passe beaucoup de temps dans une petite librairie de quartier tenue par un passionné. Elle s’assoit dans un fauteuil, lit et boit le thé offert par Alan. J’ai savouré les passages du roman dans lesquels sont décrits son rapport à la lecture et les parallèles qu’elle fait avec sa propre vie.

· L’EFFROYABLE 11 SEPTEMBRE 2001 

Cette tragédie me fait froid dans le dos à chaque fois que j’y pense. Les avions qui percutent les tours, les gens qui se jettent dans le vide. Ces images, vues et revues, me transpercent d’effroi. Mon besoin de comprendre comment on peut vivre une telle tragédie, comment on peut y survivre, me pousse à lire des romans dans lesquels ce thème est exploré. Il y a eu l’émouvant Extrêmement fort et incroyablement près de Jonathan Safran Foer, le percutant L’homme qui tombe de Don Delillo, le «divertissant» Les enfants de l’empereur de Claire Messud et l’étourdissant Onze d’Annie Dulong. Les règles dusage occupe maintenant une place de choix, une place à part dans ma bibliographie sur le 11 septembre.

Quelque part dans le tas, sous les morceaux à moitié fondus d’ordinateurs, de téléphones, de classeurs, de disques durs, de climatiseurs, de systèmes d’interphone, de rafraîchisseurs d’eau, de photocopieuses, de sandales et de toute autre couleur de sandales et de toute autre sorte de chaussures, sous les restes déchiquetés de costumes-cravate, de porte-documents, d’imperméables, de clés de voiture, de sacs de sport, de sacs de couches de bébé, de casse-croûte pour le déjeuner, de livres à moitié lus, de cartes d’anniversaire et peut-être même quelque part d’une lettre d’amour, ou des bribes d’une, ou peut-être d’un simple point d’interrogation, quelque part sous un million d’autres débris de papier, de métal, de plastique et – son esprit s’arrêta sur cette image, qu’elle l’ait voulu ou non – de bouts d’os, aussi, de chair et d’os, quelque part là-dedans il y avait un confetti de confetti d’une photo d’elle souriante, au pied de l’arbre de Noël, avec son petit frère dans ses bras.

· LE DEUIL ET LAPRÈS

Joyce Maynard évoque avec une grande justesse la détresse, le désarroi et l’angoisse, puis le processus de deuil et la résilience. Chaque personnage touché par la mort de Janet vit son deuil à sa façon et à son rythme. Pour la plupart des personnages, l’art vient jouer un rôle salvateur dans leur lente reconstruction. À chaque page, le ton est juste et la psychologie d’une grande finesse.

Comment est-il possible que, pour certains, une terrible tragédie puisse se produire et que celle-ci semble seulement les rendre plus forts et plus déterminés à donner un sens à leur vie? Tandis que, pour d’autres, l’épreuve se borde à les broyer. Ils ne s’en remettent jamais. Ils ne sont pas moins bons, c’est juste qu’il leur manque une sorte d’instinct de conservation.

Joyce Maynard a le don de fignoler de bonnes histoires. On ne lit pas ses romans pour être dépaysé ou bousculé, mais pour se coller au plus près de la réalité. Malgré sa noirceur, il se dégage des Règles d’usage un optimisme lumineux. Au final, ce roman qui gravite autour de la mort et du deuil se révèle un magnifique hymne à la vie.

Les règles d’usage, Joyce Maynard, Philippe Rey, 2016, 480 p.

Note : 5 sur 5.

30 Commentaires

  1. C'est vrai qu'ils en ont mis, du temps, pour le traduire… Mieux vaut tard que jamais!Tu veux bien me dire ceux que tu n'as pas aimés. Il m'en reste quelques-uns à lire et… je suis curieuse!

  2. Mon coeur de mère et de femme a adoré, en effet. Je crains cependant que ce roman soit trop «féminin» pour toi! Manque de testostérone? Je n'ai pas encore lu \ »Long week-end\ », qui m'attends d'ailleurs.

  3. Tu mets parfaitement le doigts sur ce qui fait la richesse de ce roman: «Joyce Maynard prend le contre pieds de nos attentes». Plus on avance, et plus on se dit que ça peut facilement mal tourner, et puis non, ou si peu. Tous encaissent les coups, mais finissent par se relever. Lumineux roman, qui m'a fait un bien fou.

  4. Plus d'excuse pour plonger dans l'oeuvre de Maynard, alors! Si tu parles de \ »Prête à tout\ », c'est celui qui m'a le plus déçue! Mais un moins bon Maynard demeure un excellent roman! N'empêche, si tu en as la chance, lis \ »Les règles d'usage\ ». Je serais étonnée de ne pas voir, accolé à ce titre, 5 étoiles sur ton blogue!

  5. Ce roman figurera aussi dans mon top 10 des coups de coeur de l'année. Quel beau portrait d'adolescente… La maturité de Wendy et sa capacité d'introspection en font un personnage tellement authentique. J'ai aimé que ce roman ne se réduise pas à «un roman sur le 11 septembre». C'est tellement plus que ça… roman familial, roman d'apprentissage, etc. Du grand Joyce Maynard!

  6. Merci! Étonnamment, je compte lire son autobiographie après avoir lu tous ses romans traduits. J'ignore pourquoi, mais c'est comme ça! Je ne pensais pas que \ »L'homme de la montagne\ » serait pour moi surpassé, mais il est maintenant ex-aequo avec \ »Les règles d'usage\ ».

  7. Superbe billet, très complet et pertinent! Ce fut un coup de coeur, j'ai aimé la justesse et la finesse psychologique, et aussi cette lenteur, ce temps que prend l'auteure pour poser les situations et développer ses personnages… cela aurait pu être un roman misérabiliste, la petite orpheline qui doit aller vivre à l'autre bout du pays chez un papa qu'elle ne connait pas et qui pourrait être indifférent ou même méchant, mais non, Joyce Maynard prend le contre pieds de nos attentes pour nous offrir un livre profondément humaniste et plein d'espoir…Chapeau!

  8. Je le dis et je le répète: je vais l'acheter! ;-)Je viens de terminer \ »L'homme de la montagne\ », pas de coup de coeur pour ma part mais un beau moment de lecture. Faut que je prenne le temps d'écrire le billet!

  9. Un roman qui a l'air de faire l'unanimité…! Personnellement, je ne connais toujours pas Maynard, je ne suis pas certaine de partir à sa découverte avec ce titre là…

  10. Quel beau billet! Magnifique roman qui m'a remuée, transportée. Il est mon préféré de Maynard. Mièvre? Je ne trouve pas justement! Wendy est très émouvante, sa reconstruction n'est pas un long fleuve tranquille, le sujet est loin d'être drôle. Mais bien sûr, comme toi, je trouve qu'il y règne un optimisme et une envie d'avancer et de profiter des bonnes personnes, de se faire bien entourer. il es tellement riche ce roman! C'est l'une de mes plus belles lectures de cette année, en tout cas!

  11. Oh très beau billet ! J'ai aussi noté comme tu le reprends, les livres qu'elle cite dans le roman et qui l'ont façonné enfant et qu'elle donne à lire à Wendy 😉 j'adore le terme \ »Maynardien\ » – pour moi, je pense encore que L'homme de la montagne reste mon roman préféré pour les premières pages (je mets à part Et devant moi, le monde – son autobiographie).

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