Une mort qui en vaut la peine · Donald Ray Pollock

Je n’ai pas encore lu Le Diable tout le temps. À vous lire, il paraîtrait qu’Une mort qui en vaut la peine est une coche en-dessous. Qu’à cela ne tienne, ce roman m’a complètement défrisée. Quand on sait que je frise comme un mouton, il faut imaginer le résultat. Je n’ose même pas imaginer ce que Le Diable tout le temps me ferait!   Dans l’Amérique de 1917, quelque part à la frontière entre la Géorgie et l’Alabama, les trois frères Jewett s’arrachent le cœur aux côtés de leur père. Au service de Tardweller, une grosse poche du coin, ils défrichent des terrains boueux. La grosse misère noire, crasse.

Les fils Jewett forment un trio qui se complète. Cane, c’est la grosse tête des trois. Un grand gaillard de vingt-trois ans, l’aîné. Passionné de littérature, il lit aux deux autres, le soir dans la cabane de rondins, un mauvais roman à quatre sous, qui devient leur Bible. Chimney, c’est la tête folle, le diable au corps, celui qui veut partir pour voler de ses propres ailes. Cob, c’est le simplet des trois, celui dont la «cervelle […] ne remplirait même pas une petite cuillère». Si Chimney est mené par sa queue, Cob, le plus jeune, est mené par son estomac. Lui, tant qu’il a à manger, il est heureux.

Le vieux Pearl en a bavé. Depuis la mort de sa femme, dévorée par un ver solitaire, il n’a plus de cœur. Ses fils, il ne les ménage pas. Il leur en fait baver, ne se gêne pas pour les humilier. Parce que ça endurcit son homme.  

Lorsque le père meurt, les fils décident de lever les voiles. Pourquoi rester là à se faire chier? Inspirés par la copie usée à la corde de La vie et les aventures de Bloody Bill Bucket, ils décident de jouer aux bandits et de braquer des banques. L’idée est de ramasser assez d’argent pour s’installer dans un coin tranquille au Canada. Évidemment, les choses ne sont pas simples.

Au fil du roman, plusieurs personnages se pointent. Les si touchants Eula et Ellsworth Fiddler, un couple de fermiers malchanceux, dont le fils Eddie est parti (à la guerre ou se saouler en ville?). Jasper Cone, l’inspecteur des installations sanitaires, équipé d’un pénis long comme le bras (dont il ne sait pas trop quoi faire, sinon donner des coups de fouet avec!). George Milford, alias Sugar,  un noir alcoolique, gigolo déchu. Le lieutenant Bovard, homo dans le placard, qui n’aspire qu’à jouer les héros sur les champs de bataille.  

Au final, chacun aura la chance ou la malchance de croiser les frères Jewett. Du sang coulera. Beaucoup. La tête des frères sera mise à prix. Ils deviendront les fugitifs les plus recherchés de Sud. La récompense étant plus qu’alléchante, plusieurs tenteront de mettre la main sur eux. C’est à prévoir: ça finira très mal. Mais de quelle manière? Là réside toute la magie de ce roman…

Dès les premières pages, je me suis demandée dans quelle histoire de fou je m’étais fourrée. Je me frottais les mains de plaisir. L’univers de Pollock est cru, violent et souvent très très drôle. Une chose est sûre: cet homme est complètement déjanté pour aller imaginer des situations aussi loufoques, sans queue ni tête. Son imagination débridée m’en a fait voir de toutes les couleurs.  

Le premier tiers met la table. Passionnant. Puis ça se met à partir en vrille dans tous les sens. Des portes sont ouvertes, beaucoup. Certains ne se referont jamais. Ce qui est vraiment dommage. J’aurais aimé que l’intrigue soit plus resserrée. Les premiers rôles sont admirablement bien dépeints. Le problème, c’est qu’il y a trop de figurants.  Le roman se situe à une époque transitoire de l’histoire de l’Amérique. L’ancien temps cède la place à la modernité. Les chevaux commencent à partager la route avec les voitures. Le portrait d’époque est savamment réussi.

Le style de Pollock est corrosif, cinglant, d’une justesse implacable. C’est brillamment écrit, divinement traduit. L’intrigue, bien tendue, avance à bride abattue. Nulles longueurs entre ces pages. Certaines images ne sont pas prêtes de me quitter (non, non, pas seulement le pénis de Jasper Cone). Trash, désopilant et déjanté, mais ô combien empreint d’humanité. Au final, c’était jouissif, impossible à lâcher. C’est juste dommage qu’il y ait eu autant de portes ouvertes…  

Une mort qui en vaut la peine, Donald Ray Pollock, trad. Bruno Boudard, « Terres d’Amérique», Albin Michel, 2016, 576 p.

Note : 4 sur 5.

© Daniel Zender

24 Commentaires

  1. Trop de portes restent ouvertes et au final il y a comme un goût d'inachevé. Mais ce bonhomme a une plume incroyable et tu risque de ressortir d'un diable tout le temps avec les cheveux plus lisses que jamais 🙂

  2. Je me souviens de ton excellent billet sur \ »Le diable, tout le temps\ ».Tu as lu son recueil de nouvelles? Encore une fois, je fais le chemin inverse! Je vais y venir, à ce \ »diable\ »!

  3. Ah oui ? tu n'avais pas lu \ »Le diable…\ » avant ? éffectivement, celui-ci est un brin plus light, plus drôle, plus copieux en personnages, attends-toi à être franchement défrisée ! En tout cas, je te rejoins sur la prose brillante, l'excellente traduction et le moment de lecture apprécié à 200% cette année avec cet auteur inclassable ! J'ai adoré !

  4. Je pense que tu as bien fait de lire celui-ci avant \ »Le Diable, tout le temps\ ». Comme tu le verras, ils sont très différents – je pense que j'aurais plus apprécié \ »Une mort qui en vaut la peine\ » si je l'avais lu avant \ »Le Diable, tout le temps\ » car du coup je suis passée de la plus grande noirceur à une histoire presque burlesque, et ce changement brutal m'a vraiment déstabilisée.

  5. Je confirme, \ »Le diable tout le temps\ » défrise complètement (je crois me souvenir qu'il y avait pas mal de portes ouvertes aussi, et pas mal de figurants, mais cela fonctionne !) Le recueil de nouvelles est tout aussi excellent. Pour ce titre, je le lirai … dès sa sortie en poche car j'ai envie de suivre cet auteur, même un cran en dessous …

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