Sweetgirl · Travis Mulhauser

C’est l’hiver dans le Nord du Michigan. En plein milieu de janvier. Percy James, seize ans, part à la recherche de sa mère Carletta. Ce n’est pas la première fois qu’elle part, Carletta. Percy est habituée. Mais après neuf jours, et avec ce blizzard qui s’annonce, Percy est inquiète. Elle saute dans sa camionnette et file sur la route, se doutant trop bien de l’endroit où sa mère peut être.

Elle arrive sur la pointe des pieds à la ferme de Shelton Porter, le pusher de méthamphétamines du coin. Talking Heads joue à fond la caisse, assez fort pour péter les tympans. Shelton et sa petite amie Kayla sont avachis dans le salon, dans les vapes. Percy monte à l’étage, ouvre une porte. Une carcasse de chien en décomposition. Elle ouvre une deuxième porte…

Je voyais le bébé hurler, mais ses cris étaient étouffés par le vent. La neige s’engouffrait dans la pièce, rasait le sol et venait déposer du givre sous sa joue. Il jetait des regards affolés des deux côtés en tendant ses mains tremblantes pour se raccrocher à quelque chose. Je me suis ruée vers lui.

Sans se poser de questions, Percy s’empare du bébé et file en douce. Elle marche dans le bois, avec le bébé au creux des bras. Direction: la cabane de Portis Dale, l’ex de sa mère – le père que Percy n’a jamais eu. Portis accueille Percy de reculons. Mais Portis a bon coeur et réalise à quel point le danger guette: la vie du bébé est menacée. Ils s’embarquent dans une fuite glaçante. Pendant que Portis et Percy fuient, Shelton et ses sbires se mettent à la recherche du bébé. Beaucoup de sang coulera… Mais au bout du chemin, une lueur d’espoir pointe.

Nickolas Butler, un de mes auteurs chouchous, a dit de ce roman: «Lisez le premier chapitre de Sweetgirl et je vous jure que vous ne pourrez plus le lâcher.» Eh ben, il n’avait pas tort! Sweetgirl  m’a tenue en haleine deux nuits d’affilée. J’en ai encore des cernes sous les yeux. Si je m’attendais à ça. (La puissance de ce roman, pas les cernes!) 

L’intrigue tendue, haletante, est tantôt insoutenable, tantôt attendrissante. Travis Mulhauser a créé une galerie de personnages marquante, complexe. La compassion qu’il manifeste pour eux impressionne. Même le pire imbécile a droit à un peu de sympathie. La relation de Portis et de Percy est d’une beauté désespérante. Sans parler de l’attachement de l’adolescente pour le bébé… Et à travers toute cette noirceur, l’humour pointe de façon inattendue. 

Le décor est âpre, rude et sauvage. Les éléments se déchaînent, le froid menace. Je ne voudrais pas être à la place de cette pauvre Percy qui s’est gelée les pieds et qui devra subir le traitement choc administré par Portis. Heureusement, avec la bonne – et hilarante – histoire qu’il lui raconte, la douleur devient presque supportable. C’est qu’il a l’art de raconter, ce Portis.

Il y a bien quelques petites coïncidences qui m’ont semblé tirées par les cheveux, mais je ne me suis pas enfargée dans les fleurs du tapis. C’est tout oublié. L’écriture est sans complaisance ni misérabilisme. Juste simple et belle. Oui, c’est un univers glacial et sombre, mais sous la neige, le perce-neige pointe. Comme quoi tout n’est jamais perdu.

Avec ce roman, Travis Mulhauser vient de rejoindre, à mes yeux, la famille littéraire de Larry Brown et de Daniel Woodrell. Et si Ron Rash et Nickolas Butler approuvent, alors… Un roman vrai, d’une puissance redoutable et sans pitié. Un roman dans lequel la réalité se manifeste dans son horrible splendeur. Magistral. Rien de moins.

Sweetgirl
, Travis Mulhauser, trad. Sabine Porte, Autrement, 2016, 350 p.

Note : 4 sur 5.

34 Commentaires

  1. C'est une excellente idée, le doublé. J'aime ces parallèles/comparaisons. J'ai hâte de connaître l'autre roman… Moi aussi, ça a évolué depuis le début de mon blogue. Moins de pression et d'urgence, en tout cas. Et c'est pour le mieux!

  2. La raison d'un\ »trop vu\ » est minime par rapport aux autres.J'ai écrit mon billet sur The Girls mais j'ai fait un doublé : je parle aussi d'un autre bouquin avec le même genre d'héroïne.J'essaie de ne pas me mettre de pression, si je n'arrive pas à écrire un billet et bien tant pis! Je ne pensais pas comme ça quand j'ai commencé mon blog, ça a évolué.

  3. De n'avoir rien à dire, je comprends. Ça m'arrive aussi.Qu'on aille vu et revu ce roman… Mais tu nous prives de TES mots et de TON avis!Le manque de temps… Là, je suis bien placé pour comprendre.Pour le roman d'Emma Cline (que je veux lire, d'ailleurs), ce n'est pas plus mal de laisser la poussière retomber. Il a été surexposé, ce roman! (Tout comme \ »Chanson douce\ » et \ »Petit pays\ », d'ailleurs!)J'ai aussi des billets en retard et je respire par le nez plutôt que stresser. La pression, il n'y a que nous qui nous en mettons!

  4. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles je n'écris pas sur toutes mes lectures: soit je n'ai rien à dire, soit on a vu et revu ce roman, soit je n'ai pas le temps. :-)Je me tâte encore à écrire un billet sur Girls d'Emma Cline! Ca fait bien un mois que je l'ai lu. Heureusement j'ai pris quelques notes!

  5. Un peu dommage, tout de même. Mais ça arrive, hein!Alors, il arrive que tu n'écrives pas de billet sur tes dernières lectures? Et qu'est-ce qui fait qu'il y a rédaction ou non d'un billet?

  6. J'ai lu Sweetgirl! Je n'en ferai pas un billet donc je viens ici te dire mes impressions !Ca n'a pas été un coup de coeur mais je dois dire que j'ai adoré le personnage de Percy! Quel courage et quelle détermination!

  7. Je viens de me rendre compte que je suis passé totalement à côté des Talking Heads.Fuckin life, ça manque grave…Alors pendant que j'écris ce commentaire, j'me distille leur Psycho Killer, histoire de rattraper le temps perdu. Putain, ça le fait grave…

  8. Je ne sais pas si c'est mon style mais voilà, je viens de le réserver (après 15 000 autres réservations en cours, sinon c'est pas drôle) à la bibliothèque.Et tout comme Célina, j'ai eu les poils (comme on dit par chez nous) en lisant ta chronique. Merci!

Laisser un commentaire