J’ai longtemps eu peur de la nuit · Yasmine Ghata

J’ai lu plusieurs romans sur le génocide rwandais. Me viennent en tête Un dimanche à la piscine à Kigali de Gil Courtemanche, Muambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop, et encore L’aîné des orphelins de Tierno Monénembo, sans oublier dernièrement Petit pays de Gaël FayeJe me suis arrêtée sur le roman de Yasmine Ghata après avoir lu le billet de Delphine-Olympe. J’ai longtemps eu peur de la nuit est percutant. Il n’est pas un énième roman sur le génocide rwandais.

Suzanne est écrivaine. Elle anime, pour un trimestre, un atelier d’écriture auprès de jeunes lycéens. Pour ouvrir le bal, elle leur demande d’apporter, au prochain cours, un vieil objet de famille. Chaque ado y est allé de sa trouvaille: un éventail de bal, une vieille bible, une pièce de monnaie ancienne, un sabot en bois, etc. Arsène, un orphelin rwandais nouvellement exilé, n’a rien à amener en classe. Le seul objet qu’il possède est trop gros pour être transporté. À la place, il apporte une photo: la photo d’une vieille valise.

Le jeune Arsène est le seul survivant tutsis du massacre qui a décimé son village. Sentant la marmite bouillonner, la grand-mère d’Arsène l’avait forcé à fuir.

Elle t’avait embrassé tendrement et s’était ensuite dirigée vers le village. Une tempête de sable giflait les murs des maisons, soulevant une nuée ocre sur les habitations comme pour masquer l’horreur. Le moteur d’une Daihatsu accélérait ou pilait, chaque halte décimait une famille. Tu entendais l’écho des balles qui balayaient l’ints. Tu courrais sans t’arrêter, convaincu que tu tenais la main de quelqu’un mais ce n’étais qu’une valise remplie en vrac par une grand-mère trop pressée de sauver son petit-fils aîné.

Cette valise a sauvé la vie d’Arsène: elle l’a protégé des bêtes sauvages et du froid. Un lien fusionnel le relie à elle. Après la fuite, Arsène a connu l’errance, la faim, la peur, le camp de réfugiés, l’arrivée en France, le mutisme, l’adoption, l’école et… cet atelier d’écriture qui vient rouvrir une plaie mal cicatrisée.

Le passé de l’adolescent pesant trop lourd et faisant trop mal, Arsène est incapable d’écrire. Il demande à Suzanne d’écrire son histoire à sa place, de raconter l’indicible. Une douce et fragile complicité se développe entre eux. Ce flot de paroles amène Suzanne à revisiter un moment douloureux de son passé: la mort prématurée de son père adoré. Les tristesses d’Arsène et de Suzanne résonnent à travers le même écho. Les mots dits, écrits, apaisent la douleur et permettent d’ouvrir une porte sur l’avenir.

Le roman de Yasmine Ghata m‘a fortement secouée. Le destin et la résilience du jeune Arsène me hanteront encore longtemps…

Les chapitres en italique, rédigés au tu, relatent la vie d’Arsène, écrite par Suzanne. Les autres chapitres mettent en scène Suzanne et son parcours. Ce choix d’entrelacer deux histoires semble en avoir agacé certains… J’ai quant à moi trouvé ce choix judicieux, quoiqu’un petit peu longuet par moment. Il permet de montrer différentes faces de la souffrance, différentes façons de vivre un deuil et de se reconstruire. La peine et la douleur sont tout aussi intenses pour Suzanne – qui a perdu son père lorsqu’elle était enfant – que pour Arsène – dont toute la famille est morte sous les coups des Hutus. Le degré d’un deuil ne saurait se quantifier.

La valise, comme pierre angulaire de l’intrigue, apporte une dimension intéressante. Pour Arsène, la valise est un refuge, un cordon ombilical, la mémoire de sa souffrance. Pour Suzanne, elle libère sa fièvre créatrice. Si le silence emmure, la parole libère…

Le style de Yasmine Ghata, tout en pudeur et en délicatesse, contraste avec la force évocatrice de ses images. Des images qu’il me sera impossible d’oublier. Un roman à la fois dur et apaisant, qui fait œuvre de mémoire. 

J’ai longtemps eu peur de la nuit, Yasmine Ghata, Robert Laffont, 2016, 216 p.

Note : 4 sur 5.

  1. Ah! Heureuse qu'il t'ait plu. Mais le contraire m'aurait étonné! La richesse des personnages, la solidité de l'intrigue, le style juste et sans pathos… Bref, un très beau roman. J'ai eu bien de la misère à écrire mon billet, tu n'imagines pas. Alors, bonne rédaction! J'ai hâte de te lire.

  2. Je viens de regarder la bande-annonce de Moonlight. Ouf! Je veux voir ce film.Le «tu» peux rebuter au début, mais on s'y fait rapidement. Pour la puissance de l'histoire, ça vaut la peine de passer par-dessus!

  3. Bizarrement dans ton extrait l'emploi du \ »tu\ » me gêne ! J'ignore pourquoi. Sinon tout le reste me parle. J'ai vu Moonlight et ton gamin silencieux me fait penser au personnage du film. Je le note.

  4. Je suis tellement contente qu'il t'ait plu ! D'abord parce que je pense que c'est un beau roman et ensuite parce qu'on retient toujours un peu son souffle lorsqu'on sait que quelqu'un a acheté un livre sur ses conseils…Et je partage entièrement ton propos : le degré d'un deuil ne saurait se quantifier. Ces douleurs qui se répondent donnent de la profondeur à ce livre.

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