Marcher droit, tourner en rond · Emmanuel Venet

Il parle du début à la fin. Il monologue. La quarantaine bien entamée, il est atteint du syndrome d’Asperger et vit avec son père. Sa vie, c’est le Scrabble, l’étude des catastrophes aériennes et Sophie Lachenal, pour qui il éprouve depuis l’adolescence un amour inaltérable (et non partagé!).

Les funérailles de sa grand-mère sont le point d’allumage de sa mordante logorrhée. Cette journée de deuil sert de prétexte à lever le voile sur les faux-semblants. Toute la galerie familiale y passe. De la grand-mère morte aux tantes insipides, en passant par le cousin Henry et la cousine Mary, le portrait est sans pitié! 

Un portrait parmi d’autres, celui de la tante Lorraine, «qui ne s’intéresse qu’à des futilités et ment comme elle respire.» Dieu ait son âme!

D’après elle, ce que veulent les femmes tient en trois mots: manger sans grossir. Elle-même se voulant mince contre toute évidence, elle boudine ses quatre-vingts kilos dans des vêtements de jeune fille qui lui scient la graisse et dont j’ai toujours peur que les coutures craquent. Comme elle a lu dans des magazines que les couleurs sombres affinent la silhouette, elle s’introduit dans des pantalons noirs trois tailles en dessous de la sienne et dans des chemisiers serrés qui épousent les bourrelets de son ventre. En général, son décolleté fait pigeonner ses seins généreux, qu’elle appelle ses atouts majeurs et qui bougent lorsqu’elle marche comme un flan qu’on secoue.

Il traque l’hypocrisie, les flatteries, les sournoiseries et les simagrées. À bas les masques. À bas la comédie sociale. Sa lucidité est à toute épreuve. Sa solitude sans fond. Heureusement, il s’en accommode plutôt bien…

Pour une surprise, c’en est toute une! Ce roman est à la fois drôle et cruel. La lucidité et l’intransigeance du personnage revigorent. Cette dénonciation des travers de la comédie sociale, servie par un humour décapant, m’a totalement enchantée. Il faut dire que le style d’Emmanuel Venet y fait pour beaucoup.  

Je n’en dis pas plus. Ces mots parlent d’eux-mêmes…

Au fond, je n’aime pas les cérémonies de funérailles parce que leurs tissus de mensonges me ramènent à la vraie vie, dont je me protège activement en évitant la radio et la télévision, et en ne lisant la presse qu’avec d’infinies précautions. Lorsque je me laisse atteindre par le bombardement médiatique de demi-vérités, de trucages, d’amalgames et de bobards éhontés, je me sens vivre au cœur d’un labyrinthe dont rien ne me prouve qu’il possède une issue. De même qu’on nous dit à l’échelle familiale que ma grand-mère Marguerite, femme réactionnaire et foncièrement égoïste, représentait un modèle de tolérance et de bonté, on nous serine à plus grande échelle qu’il nous faut à la fois abattre des dictatures et vendre aux tyrans des armes pour équilibrer notre balance commerciale; produire plus de voitures et diminuer les émissions de gaz d’échappement; supprimer les fonctionnaires et améliorer le service public; restreindre la pêche et manger plus de poissons; préserver les ressources en eau douce et saloper les aquifères au gaz de schiste.

128 pages de pure jubilation.  

Marcher droit, tourner en rond, Emmanuel Venet, Éditions Verdier, 2016, 128 p.

Note : 5 sur 5.

28 Commentaires

  1. Il est sur mes étagères, noté chez Keisha, juste ma lecture en cours à finir et je fonce ( je n'ai lu que le début et la fin de ta chronique, pour ne pas trop en savoir mais cela suffit pour comprendre que toi aussi, tu as adoré !)

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