L’autre Jeanne · Marie Larocque

Il y a eu Jeanne chez les autres. Il y a eu ensuite Mémé attaque Haïti. À chaque fois, la voix est forte, authentique. Maintenant, il y a L’autre Jeanne… Je l’ai attendu tellement longtemps, ce roman.  

Montréal, 1988. Jeanne vient tout juste d’avoir ses dix-huit ans. Le centre d’accueil est derrière elle. Mouton noir de la famille, elle reste la préférée de la mère. Élizabeth voudrait protéger sa Jeanne, «renouer fil après fil une relation déchirée». Jeanne n’a jamais été proche de sa famille, ni de sa mère, ni de ses sœurs. La seule avec qui elle se sent quelques affinités, c’est sa marraineGeorgette, reconnaissable à deux kilomètres avec son parfum cheap. Entourée de femmes, la Jeanne. Les hommes restent en périphérie. Un père sans dessin, parti depuis belle lurette. Un oncle vieillissant qui aime tâter les fesses des p’tits gars.   Jeanne écrit, mais sans avoir la prétention d’être écrivaine. Faut dire qu’elle haïrait pas ça de le devenir. Elle prend une chance et envoie un manuscrit à une maison d’édition. Tannée d’être caissière, tannée de tourner en rond, elle part en Europe sur un coup de tête. Elle qui ne pensait pas avoir encore voyagé…

Dans le fond, je m’en rendais pas compte, mais j’ai quand même voyagé pas mal quand j’étais petite. Les soixante-quinze mille déménagements, les mondes étranges de ma marraine, les visites des amis de mon père, ça faisait beaucoup de destinations. Rajoute le centre d’accueil pis l’ensemble de mes oncles en toile de fond, ça m’a promenée partout.

Jeanne débarque à Paris, les yeux ronds et les poches vides. Elle quête un peu ici et là. La main tendue de la Canadienne, avec son accent à couper au couteau, lui permet de se débrouiller. Elle dort ici et là, souvent dehors. La liberté l’attire plus que la prison des murs. Jeanne en fait, du chemin, surtout sur le pouce: Paris, Bruxelles, Avignon, Nice, Biarritz, Espagne, Bordeaux, Genève, Lausanne, Berlin. Elle rencontre du ben bon monde, et du moins bon aussi. Elle se laisse porter par le courant, ne manquant aucune occasion. Elle finit par rentrer au bercail, plus mûre, plus solide aussi. Et bientôt, elle pourra se dire écrivaine. Une vraie.  

Je voudrais renier la fille que j’ai été de ma naissance à maintenant, enterrer la version façonnée – tout croche en plus – qui était pas moi. Au feu mon passé, mes souvenirs et mes manies. La vie a l’air tellement simple quand on simplifie.

L’attente a été longue, mais ça valait le coup d’être patiente! Ç’aurait pu se résumer au journal de voyage d’une jeune femme éprise de liberté, mais non! Marie Larocque a choisit de broder autour un récit familial, ouvrant ainsi une fenêtre sur sa famille et leurs va-et-vient, leurs inquiétudes, leurs non-dits.  

La galerie de personnages est riche et éclatée. Jeanne, cette jeune femme, femme en devenir, sans fard, imparfaite et vulnérable, m’a fascinée. Elle survit aux intempéries de la vie grâce à sa vivacité. La famille de Jeanne, façonnée par ses préjugés, devient attendrissante (même le vieil oncle cochon n’est pas tout noir). Les personnages masculins, surtout ceux que Jeanne rencontre pendant son périple, présentent une belle brochette colorée. Chez Marie Larocque, il n’y a jamais de pathos ni de misérabilisme. Jamais rien de larmoyant et ce, malgré la réalité sombre, épineuse, qu’elle dépeint. J’aime que tout ne soit pas tout noir ou tout blanc entre ces pages. Une fois de plus, les mots de Marie Larocque fessent dans le dash. Le style est cru, vif, coloré. C’est un roman qui s’entend autant qu’il se lit.

Marie Larocque est une authentique. Elle explore avec autant d’humanité que d’acuité la complexité des liens familiaux. La bienveillance de son regard me fait toujours un bien fou. Un roman exubérant, débordant de vie.   

L’autre Jeanne, Marie Larocque, vlb, 2017, 248 p.

Note : 5 sur 5.

  1. Le pire qui peut arriver, c'est que tu y découvres de véritables pépites! Il y a tout de même une belle brochette d'auteur(e)s dont les livres sont disponibles par chez vous. Pas assez, mais quand même…

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