Une douce lueur de malveillance · Dan Chaon

Je garde un excellent souvenir de Surtout rester éveillé de Dan Chaon. Un recueil de nouvelles dont la lecture m’a profondément émue. Avec la parution de Une douce lueur de malveillance et la venue de l’auteur au Festival America, l’occasion était belle de plonger dans son dernier roman. J’ai dévoré cette Douce lueur de malveillance dans le temps d’le dire. Au final, je ne sais pas trop quoi en penser… Il faut dire qu’il n’est pas facile de sy retrouver dans ce roman labyrinthique.
 

Dustin Tillman est un homme brisé, même si ça ne paraît pas trop. Ce psychologue quadragénaire, père de deux ados, vit avec sa femme Jill dans une banlieue douillette de Cleveland. Son quotidien est assombri par le cancer vorace de sa femme. Après la mort de Jill, le monde de Dustin s’effondre. Il engourdit sa peine en jouant au détective avec l’un de ses patients, Aqil Ozorowski, un policier en arrêt de travail. Ensemble, ils tentent d’éclaircir une série de meurtres nébuleux. Dustin ouvre une porte qu’il aurait mieux fait de garder fermer…

Lorsque le roman débute, Dustin reçoit un appel de sa cousine Kate, qui lui apprend que Rusty, son frère adoptif, est sur le point d’être libéré de prison, sur de nouvelles preuves ADN, après avoir purgé une peine de trente ans. Ce coup de fil replonge Dustin trente ans plus tôt, en juin 1983, alors qu’il avait treize ans. Dustin s’est réveillé un matin, découvrant les corps ensanglantés de son père, de sa mère, de sa tante et de son oncle. Cette nuit de massacre aura marqué sa vie à jamais. Mais jusqu’à quel point, avec le passage du temps, les souvenirs se déforment-ils? Quelle est la fiabilité de la mémoire?

La plupart des gens semblaient se croire experts de leur propre vie. Ils avaient toute une série de souvenirs quils enfilaient comme des perles, et ce collier racontait une histoire sensée. Mais elle pressentait que, dans leur ensemble, ces histoires ne tenaient pas debout si on y regardait de plus près – quen fait, nous nous contentions de jeter un coup doeil à notre vie par un trou de serrure, et quune bonne partie de la vérité, que la réalité de notre vécu, nous était cachée. Les souvenirs nétaient pas plus fiables que les rêves.

Différentes intrigues s’entremêlent tout au long du roman. Dan Chaon écrit au passé et au présent, tantôt à la première, à la deuxième ou à la troisième personne. Les voix alternent au gré des chapitres. Des pensées inabouties, en suspens, représentées par des espaces blancs dans la page, des textos et des scènes simultanées disposées en colonnes parallèles parsèment le roman. J’ai trouvé la forme audacieuse, originale, même si je me suis, par moment, égarée en chemin. L’intrigue développée autour de la tragédie familiale m’a captivée, celle autour des meurtres des jeunes hommes un peu moins. Quant à celle autour d’Aaron, l’ado toxicomane de Dustin, je suis mitigée.

Une douce lueur de malveillance ratisse large: les cultes sataniques, la toxicomanie, le cancer, les traumatismes de l’enfance et ses répercussions à l’âge adulte… Le dernier quart du roman est redoutable: toutes les pièces s’imbriquent, offrant un tableau d’ensemble d’une noirceur crépusculaire. Dan Chaon maîtrise avec une grande justesse l’art de développer des personnages complexes et aboutis, il saisit à merveille les déraillements de la vie et ses pas de côté.

Dan Chaon explore de nouvelles zones, se met à l’épreuve et ça, c’est admirable. Hélène Fournier, la traductrice, a toute mon admiration devant le défi titanesque qu’a dû représenter la traduction de ce roman. Quelques cheveux blancs ont dû lui pousser! Pour s’aventurer dans Une douce lueur de malveillance, il faut être prêt à avancer en tâtonnant, accepter de ne mesurer la force et la puissance de ce roman qu’au sortir de ses 500 pages. Laventure, périlleuse, en vaut la chandelle.

Un roman audacieux, tentaculaire, qui prend à la gorge. Jen suis sortie étourdie.

Une douce lueur de malveillanceDan Chaon, trad. Hélène Fournier, «Terres d’Amérique», Albin Michel, 2018, 544 p.

 

Note : 4 sur 5.

38 Commentaires

  1. J'ai eu la chance de rencontrer l'auteur au Festival America, trois fois plutôt qu'une. Je n'ai que de bons mots à son égard. Simple, humble, humain. Ça me donne terriblement envie de poursuivre l'exploration de son oeuvre. Je t'encourage fort à le découvrir.

  2. Dan Chaon vient de passer à la grande librairie (ça, c'est du direct), je ne connais pas cet auteur, mais je me souvenais vaguement avoir vu un billet ici à propos de son dernier titre. Me revoilà donc, et je réalise que j'avais dû lire ton billet en diagonale, parce sinon, j'aurais forcément noté ce titre !

  3. Rhaa mais je sais pas si je dois me le prendre celui-là… Je l'ai pris en main en librairie, hésité puis reposé. Un truc me fait penser qu'il ne me plaira pas, c'est bête car pour l'instant je n'en entends que du bien. A voir une fois sorti en poche !

  4. Mdr… je ne suis pas à cours de livres effectivement ! Bon bien à voir pour celui ci. Il tente ma soeur parisienne. Je vais sans doute lui offrir… peut être le lire ensuite.

  5. Tu trouves? Je ne suis pas prête à dire ça. Pour certains titres, oui, mais pas pour celui-là! Je ne veux pas te tordre le bras. Ce n'est pas comme si tu manquais de livres à lire…!

  6. Je plussoie: on ne souligne JAMAIS assez leur travail. Ils travaillent dans l'ombre, sont souvent mal payés et n'ont aucun réelle reconnaissance. Ingrat ce métier, et pourtant, essentiel!

  7. Je n'ai pas lu ton billet (oui j'ai fait pire que toi en n'allant même pas lire la première ligne …) car je vais le lire cette semaine (je le commence sans doute ce soir) … du coup je reviendrai !!!

  8. On ne souligne pas assez le travail des traducteurs. Je crois que parfois, ils méritent une médaille et au même titre qu'une doublure voix peut rendre sympathique un acteur étranger, ils peuvent faire la renommée d'un auteur dans leur pays ( ou le contraire! J'ai en mémoire une atroce traduction d'avant guerre des souffrances du jeune Werther….)

  9. j'ai lu en diagonal ton billet, juste pour voir quel était ton ressenti, car je viens de commencer ce roman ce matin dans les transports…déjà lu 70 pages et je suis bien ferrée…donc ravie de voir que tu l'as beaucoup aimé!

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