Cotton County · Eleanor Henderson

«Terres d’Amérique» a une fois de plus déniché une grande raconteuse d’histoires. La Géorgie des années 30 – ses paysages, son histoire et son état d’esprit – est le centre de gravité du deuxième roman d’Eleanor Henderson. Les romans ancrés dans le Sud rural à l’époque de la Grande Dépression sont légion. Difficile de tirer son épingle du jeu. Eleanor Henderson l’a bien compris. L’architecture de son roman est audacieuse et le noyau de l’intrigue plutôt original.
 

Pour faire une histoire courte: Elma Jesup, 18 ans, est la fille d’un métayer blanc. Elle vit avec son père et avec Nan, sa gouvernante noire, auprès de laquelle elle a grandi. Elma donne naissance à des jumeaux. Des jumeaux de couleurs différentes. Il y a forcément anguille sous roche. Genus Jackson, un ouvrier noir, est accusé de viol et aussitôt lynché par une foule déchaînée, dont le fiancé d’Elma. Lorsque des secrets de famille commencent à remonter à la surface, les vies pour lesquelles ils ont été créés menacent d’être détruites. Quand le passé familial est désossé, les nerfs sont à vif… 

Il a fallu peu de temps pour que les mots d’Eleanor me harponnent. Il faut dire que le premier chapitre frappe fort. Le lynchage d’un innocent et la barbarie d’une foule déchaînée donne une idée de la terreur et de la violence qui régnaient à cette époque pas si lointaine. 

Le milieu social est criant de vérité: injustices sociales, lynchage, pauvreté, fractures raciales, prohibition. La violence, qu’elle soit verbale ou physique, est omniprésente. Les mots d’Eleanor Henderson résonnent. J’ai eu l’impression d’entendre ses personnages respirer, j’ai senti la chaleur étouffante des lieux, j’ai lu la peur et la colère sur les visages.
 
L’architecture du roman lui donne son cachet. L’intrigue secoue le temps, enjambe les époques. Il faut bien saccrocher pour ne pas perdre le fil… Eleanor Henderson utilise une dynamique familiale complexe pour illustrer une époque sombre. De multiples révélations viennent donner un coup de fouet à l’intrigue. Impassible observatrice, elle peint ses personnages avec une puissance et une vérité saisissantes, particulièrement les femmes. Jamais elle ne tire de conclusion, ce qui rend sa peinture dautant plus bouleversante. 

Cotton County vaut son pesant d’or, malgré quelques longueurs (souvent inhérentes aux romans de plus de 500 pages). L’intrigue aurait pu être resserrée un brin, passer en accéléré sur l’histoire de certains personnages secondaires. Reste que entre ça et rien, je préfère ça. Reste aussi que ce roman m’a fait veiller tard, ce qui est toujours bon signe!
 
Cotton County, Eleanor Henderson, trad. Amélie Juste-Thomas, Albin Michel, «Terres d’Amérique», 2019, 656 p.
 

Note : 3 sur 5.

24 Commentaires

  1. Merci du compliment, miss! Le choix de la photo me permet, en un seul coup d'oeil, de me souvenir de l'ambiance générale du roman. La plupart du temps, je m'y resitue facilement!

  2. On a chacun nos marotte littéraire! Pour le Nadia Busato, je l'ai terminé il y a plus d'une semaine. Pas entièrement convaincu non plus… quoique dans l'ensemble, je trouve l'idée vraiment intéressante. J'ai aussi hâte de lire ton billet. Je n'ai pas vu beaucoup d'avis sur ce roman.

  3. Comme tu le dis, les romans sur ce thème du Sud, il y en a beaucoup, et ça ne m'attire pas, donc je passe mon tour … Je vois que tu lis le Nadia Busato, je viens de le terminer, j'ai hâte de lire ton avis (je ne suis pas entièrement convaincue !)

  4. Je n'irais pas jusqu'à dire «complexe»… J'ai vu, et toi aussi, bien pire. Mais compte tenu de son grand nombre de pages et du peu de temps que tu as, tu peux passer ton tour!

  5. Je ne peux pas dire le contraire: magnifique. Maintenant que je suis retournée lire ton billet sur son premier roman, il me tard de le lire.C'est qu'elle a plusieurs cordes à son arc, cette Eleanor!

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