Grise Fiord · Gilles Stassart

Guédalia, un Inuit dans la jeune vingtaine, étudiait à Montréal et était promis à un bel avenir, jusqu’à ce que sa vie se mette à dérailler. Il vient de sortir du centre pénitencier d’Iqaluit, après y avoir passé huit mois. Il est de retour à Amarok, «la cinquième ville du Nunavut, une communauté de mille cinq cents habitants, au bout  de l’île de Baffin. Far-North. La ville du bout du bout, qu’aucune route ne raccordait au monde.» Pour obtenir une libération anticipée, il a dû se trouver un job. C’est derrière le comptoir du magasin coopératif d’Amarok qu’il travaille. Et en dessous du comptoir, il en profite pour faire ses petites affaires (trafic de drogue et d’alcool). Jack, l’aîné devenu avocat afin de défendre les intérêts des Inuits, veille sur sa famille et sur sa communauté. Lorsque survient un épouvantable accident, l’échiquier familial bascule. Les rôles  changeront et Guédalia n’aura plus le choix: il devra devenir un homme, un homme inuit.
 

Gilles Stassart présente le portrait percutant d’une famille inuite. Jo, sa femme Maggie et leurs deux garçons, Jack et Guédalia.Une famille durement éprouvée par la vie, écartelée entre tradition et modernité.

J’ai l’impression que les romans dans lesquels la culture inuite est mise de l’avant sont dans l’air du temps. Je pense à Sanaaq de Mitiarjuk Nappaaluk, à Nirliit de Juliana Lévelillé-Trudel, à De pierre et d’os de Bérangère Cournut, à de Geneviève Drolet, à Croc fendu de TaniaTagaq. Étonnamment, j’ai très peu entendu parler de Grise Fiord. Pis je me demande bien pourquoi. Parce qu’il est publié dans la collection Noire des éditions du Rouergue? Peut-être. N’empêche qu’à mes yeux, ce roman n’a de noir que le nom de la collection.

 
Ce roman fait la part belle à l’histoire et à la culture inuites, par le biais d’une famille qui se débat avec les entraves de la vie et la rudesse du territoire. Chacun des personnages a du relief: Jo en père impotent, Maggie en mère sacrifice, Jack en frère bienveillant, Dalia en vieille chamane, sans parler de GuédaliaLes descriptions du cercle arctique sont saisissantes, spectaculaires. Gilles Stassart a trouvé les mots et le ton justes pour me faire ressentir toute la richesse des lieux.
 
La narration de Grise Fiord ne coule pas toujours de source. Qui dit roman choral, dit narrateurs multiples. Ici, le «je» d’un chapitre diffère du suivant. Par conséquent, il n’est pas toujours facile de s’y retrouver et de savoir qui parle. Un retour en arrière est parfois de mise. À moins d’être bien concentré, il est facile de s’emmêler les pinceaux.
 
L’histoire et la culture inuite sont extrêmement bien documentée. J’ai appris une foule de choses, plus désolantes les unes que les autres. La plume de Gilles Stassart se fait rageuse quand vient le temps de décrire l’effondrement d’une culture et le désastre écologique provoqué par les Blancs. Le constat est désespérant, la dénonciation est justifiée. J’ai trouvé que certains passages s’arrimaient de façon artificielle à l’intrigue. J’avais l’impression de lire un essai ethnographique plutôt qu’un roman

 

Bientôt, un spectacle de désolation, à quelques pas de nos maisons modernes. Nos terres éventrées par la morsure des machines, polluées par des molécules maléfiques. Tout ça pour quelques kilos de métaux dont nous n’avions jamais eu l’utilité. Ce spectacle est devenu le quotidien d’un développement industriel. Une prospérité à laquelle nous devions prendre part. Le piège. Gagner un salaire pour survivre selon des lois nouvelles. Avions-nous besoin de manger des tomates, nous dont le régime alimentaire a réussi pendant des siècles à se satisfaire de ce que donnait la nature environnante? Vivre à l’occidentale dans cet endroit du monde nécessite des moyens financiers. Tout ici est plus cher qu’ailleurs, mais nous avons mis le doigt dans la machine, avec nos maisons, nos réfrigérateurs, nos voitures, nos motoneiges.
Leurs connaissances, universelles, s’avéraient si fragiles, du fait de la transmission orale, qu’elles n’ont pas survécu aux attaques de la pensée occidentale qui range le monde dans des classeurs. Penser comme un Blanc, ici, est un suicide.
 
Un roman fort, bouleversant, qui lève le voile sur mes voisins québécois injustement méconnus et laissés de côté.
 
Grise Fiord, Gilles Stassart, Du Rouergue, coll. «Rouergue noir», 2019, 240 p.
 
© Peter Power

Note : 3 sur 5.

  1. Tu es bien avancée dans tes lectures du Grand Nord, dis donc! Tu fais bien de noter \ »Panik\ ». C'est une belle histoire qui saura te toucher, j'en suis certaine. Et elle est bien différente de ce que tu as lu jusqu'à maintenant…

  2. J'ai adoré Nirliit et De pierre et d'os donc la thématique m'interpelle mais tes bémols me refroidissent un peu, je me note Panik du coup 😉

  3. Bon, j'attendais le poil déçu pour \ »De pierre et l'os\ » qui semble avoir enchanté tant et tant de lecteurs. Outre toi et Electra, c'est l'enthousiasme qui prévaut. Je file chez toi pour voir si tu en parles, et surtout, comment tu en parles!Un petit roman mexicain, cubain, argentin, africain, ça changerait, non?!

  4. Tu as donc adoré \ »De pierre et d'os\ »… Je dois d'abord lire son roman sur les Hopis avant celui sur les Inuits. \ »Panik\ »… J'avais tellement aimé ce roman! Plus que \ »Niirlit\ » au final.

  5. Je me doutais bien que cette classification était un frein pour plusieurs. Il l'était aussi pour moi, jusqu'à ce que je lise un billet qui m'a convaincu.C'est ce que j'appelle une lecture de mon billet en… dents de scie!

  6. Au cause de la classification dans une collection \ »Noir\ », je ne m'y serais pas arrêté. Du coup, j'ai failli revoir mon a priori, mais les défauts que tu signales dans la trame narrative vont vite m'énerver. Du coup, je laisse passer…

  7. Bizarre ce classement dans \ »roman noir\ »! Je viens de terminer De pierre et d'os et j'ai adoré! ça me donne envie de poursuivre sur le même sujet. J'ai Panik dans ma PAL et Niirlit que je n'avais pas trop aimé mais peut-être avec une 2ème lecture… Je retiens ton titre en tout cas!

  8. Je viens d'être un poil déçue par le \ »roman\ » de Bérengère Cournut, alors tes réticences avec celui-ci ne m'incitent guère à me plonger dedans. Même s'il pourrait compléter ma vision des Inuits puisqu'il ne se situe pas à la même époque, apparemment. Et si je lisais un roman sur les pays chauds ?

  9. Oui apparemment ils sont à la mode mais tant mieux car ils sont menacés. Par contre, ta vision du roman \ »l’impression de lire un essai ethnographique plutôt qu’un roman\ » me dit que je ne vais pas aimer (j'aime bien que les rôles soient clairs) et en plus on se mélange les pinceaux. Enfin, surtout je n'ai pas l'esprit libre ces temps-ci pour le lire. Même si l'histoire me plaît !

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