Indices de feu · Freezer · Hippolyte

Un petit coup d’oeil sur mes lectures de la semaine dernière, ça te dit?

Après un mois passé avec Les Lionnes et ses 1152 pages, j’ai sorti de ma pal le plus petit bouquin que j’y ai trouvé. 101 pages! Une minuscule plaquette signée Tchekov: Les groseilliers et autres nouvelles. Il y avait une éternité que je n’avais pas ouvert un Tchekov. Ma «période russe» remonte à plus de vingt-cinq ans! Il n’y a jamais de lumière chez Tchekov. Il y fait toujours sombre. J’ai adoré, dans le temps, ces atmosphères empreintes de langueur. La dureté de la vie, la fatalité, la solitude existentielle… tout ça tout ça.

La vie est effrayante, alors il n’y a pas à se gêner avec elle, brise-la et prends tout ce que tu peux lui arracher avant qu’elle ne t’écrase. 

Tu vois ce que je veux dire?

En vieillissant, on dirait que je suis devenue plus lumineuse – pour ne pas dire illuminée –, parce que là, elles m’ont un peu saoulé ces nouvelles.

Je n’étais pas rassasiée par les nouvelles de Tchekov. Il m’en fallait plus. Des plus modernes. Le premier recueil d’Antoine Desjardins, publié chez La Peuplade, allait faire mon bonheur. Sans tourner autour du pot: des sept nouvelles qui composent le recueil, quatre m’ont fortement émotionnée.

D’abord le coup de poing… «À boire debout», la première nouvelle. Un adolescent parle. Sa colère et sa rage sont palpables. Sa lucidité impressionne. Je n’en dirai pas plus. Je préfère lui laisser la parole.

Ce que j’aime le plus chez Francine, c’est qu’elle sait se taire. Elle parle quasiment jamais. Peut-être pour éviter de se mettre à vomir des conneries inutiles comme tous les autres qui entrent pis qui sortent de ma chambre en mémérant à longueur de journée. Son silence m’agresse pas. Au contraire. Entre la douleur, le stress, le sifflement des machines, les vomissements, les gémissements lointains de mes voisins de descente aux enfers, les codes bleu-blanc-rouge à l’intercom, les sanglots des visiteurs traumatisés dans le corridor pis les maudites phrases creuses, vides mais gigantesques, gonflées comme des montgolfières, qui servent juste à meubler le temps qui passe entre deux malaises, une prise de sang pis un cri de douleur, le silence de Francine a quelque chose de profondément réconfortant.

Puis la fascination survenue avec «Feu doux» et son petit génie – canard boiteux, incompris par sa famille. La relation entre son frère et lui est d’une authenticité bouleversante. Les pressions sociales et familiales finissent par ébranler les assises de chacun. Le pincement au cœur est venu avec «La fin du monde» et l’évolution d’un gamin qui affronte ses peurs et terreurs. Enfin, la larme à l’œil est arrivée avec la dernière nouvelle: «Ulmus americana». La relation d’un grand-père obsédé par son orme malade et de son petit-fils bienveillant est dépeinte avec une tendre finesse.

Chaque nouvelle est imprégnée, de près ou de loin, par l’inquiétude suscitée par le dérèglement climatique et l’environnement à l’agonie, avec toutes ses conséquences. Trois nouvelles m’ont laissé froide comme le banc de neige sur mon balcon. Deux d’entre elles («Couplet» et «Générale») appuyaient trop fort à mon goût sur l’alarme environnementale, au détriment de la finesse des personnages (si bien développée dans d’autres nouvelles). Elles ne m’ont pas semblé exemptes de certaines facilités, avec des passages qui sentaient la recherche scolaire – au demeurant fort instructif, mais ce n’était pas le lieu ni le temps. Les personnages de ces nouvelles m’ont semblé relégués au second plan, ayant pour unique fonction de faire passer un message.  

À elle seule, cette citation résume bien l’ensemble du recueil.

Toute bonne chose a une fin, […] tout ne change jamais que pour le pire.

Ça a peut-être l’air sombre pis déprimant. Pas pantoute. Je te l’ai dit plus haut, c’est plein plein d’émotions. Au final, ça s’est joué entre coups de cœur et indifférence. Mais les coups de coeur étaient vraiment très forts.

Indice des feux, Antoine Desjardins, La Peuplade, 2021, 343 p.

Note : 3 sur 5.

Ça commence avec une histoire de couverture. Elle m’accroche l’œil, je tends la main et découvre les premières pages. Des yeux de chat aveuglés par les phares d’un char. Une famille autour d’une table. Ça me plait bien.

La famille Robinson est formée par une galerie de portraits colorés. Anna, la maman, se met les pieds dans les plats en pensant bien faire; Diego, le papa, est un homme amer, un acteur frustré; Ernesto, l’oncle timide à la langue bien tournée souffre de catisophobie (phobie de s’asseoir); la grand-mère potiche n’a pas prononcé un mot depuis la mort de son mari. (La pauvre, ce qui va lui arriver est terrible! Mais elle s’en remettra.) Elvis, le petit dernier, est obsédé par ses jeux vidéo. Le chat Kafka est hilarant avec ses idées suicidaires. La famille gravite autour de Mina. Ah, Mina! Une adolescente identique à mille autres, avec ses soucis, ses inquiétudes, son anxiété, son mal être, étouffée par son sentiment de ne jamais être comprise (sauf par son oncle Ernesto. Un beau duo, ces deux là). Une famille maladroite – d’autres diraient dysfonctionnelle –, comme je les aime.

Il y a du Wes Anderson entre ces pages. Et beaucoup de Little Miss Sunshine. Il ne m’en fallait pas plus pour adorer. C’est à la fois loufoque et tragique, selon qu’on veuille voir le verre à moitié plein ou à moitié vide. Un beau coup de cœur!

FreezerVeronica Veci Carratello, Paquet, 2020, 144 p.

Note : 5 sur 5.

Ça commence encore avec une histoire de couverture. En voyant Hippolyte un enfant terriblement difficile, j’ai reconnu un trait de crayon et des couleurs que j’adore. J’ai activé ma mémoire et je me suis souvenue: le coup de cœur en découvrant Les Liszt, publié chez La Pastèque en 2016. Je n’ai fait ni une ni deux, j’ai mis la main sur cet enfant soi-disant terrible.

J’ai lu l’album. Je suis restée en plan. Tsé, quand tu te demandes si t’es pas passé à côté de la plaque? J’ai testé auprès de Maud. Le verdict était encore pire: «Quelle fin poche!»

L’entrée en matière m’inspirait bien: un gamin tranquille dans sa chambre construit un château en cure-dents (il est très patient, le gamin). La peur lui prend lorsqu’un gigantesque serpent sort de son armoire. Hippolyte court au salon pour aviser ses parents. Eux, ils sont occupés à lire le manuel Comment élever un enfant difficile. La queue entre les jambes, Hippolyte regagne sa chambre et, pas de chance, se fait bouffer par le serpent. Il vit dans le serpent – plutôt docile – et a dorénavant l’air costumé. Rebelote: ses parents ne lèvent jamais l’œil sur leur gamin, rabâchant les instructions du fameux manuel. Hippolyte finit par résoudre son problème tout seul et se demande s’il existe un manuel qui explique comment s’y prendre avec des parents difficiles.

C’est supposé être drôle? Subversif? Sarcastique? J’ai pas compris. Et, si message il y a, je serais bien curieuse de le connaître.

Comment un p’tit loup est supposé accueillir cette histoire? J’hésite entre l’éclat de rire et la terreur. Pour ma part, le texte me reste sur l’estomac. Plutôt que ranger l’album dans ma bibliothèque, j’encadrerai quelques pages. Les illustrations sont sublimes. Y’a au moins ça de gagner!

Hippolyte un enfant terriblement difficile, Michael Sussman (texte) et Julia Sarda (illustrations), trad. Véronique Mercier-Gallay, Little Urban, 2020, 44 p. À partir de 6 ans.

Note : 2 sur 5.

Et toi, de ton côté, tu as passé une belle semaine livresque?

©sara moezzi / unsplash

15 Commentaires

  1. J’ai noté indice des feux ! Même s’il y a de l’indifférence, j’ai envie de découvrir les coups de cœur, et les extraits que tu as partagé m’ont tapé dans l’œil.

    Pour Freezer, la catisophobie, la phobie de s’asseoir haha j’ai ri, rien que ça m’a donné envie de le lire, et c’était avant de finir de lire ton avis, je viens de le commander chez mon libraire !

    Ma semaine de lectures, et bien j’ai terminé un roman sorti depuis peu, Là où nous dansions de Judith Perrignon, un hommage poignant à la ville de Detroit et à ses habitants, grandeur et décadence, sous forme de roman avec plusieurs générations sur fond de Brewster Project, le complexe immobilier initié par Eleanor Roosevelt pour loger les familles noires avec tout le confort et qui finalement quelques dizaines d’années plus tard est devenu un guetto – qu’on a fait devenir un guetto en fait. Très humaniste et très intéressant aussi, j’ai beaucoup aimé. Je réfléchis à mon billet.
    Et sinon j’ai sorti un irlandais de ma pile à lire, le dernier de Donal Ryan qu’il me restait à lire (une année dans la vie de Johnsey Cunliffe), histoire d’être prête à accueillir son petit nouveau bientôt, qui sortira en mars (il faut d’ailleurs que je publie mon prochain billet de nouvelles découvertes où j’en parle).

    Bon début de semaine à toi ! 🙂

    1. Bon choix pour Indices de feu. Fanny (Pages versicolores) en parlera aussi bientôt. J’ai hâte de voir ce qu’elle en aura pensé. Les nouvelles sont inégales à mon goût à moi, mais je pense que l’ensemble peut plaire à plusieurs. Et les nouvelles fortes sont tellement, mais tellement bouleversantes, que ça vaut la lecture.

      Tu ne peux que passer un bon moment en compagnie de Freezer. Elle fait du bien, cette bd, tout en abordant des sujets «cas».

      Je suis jalouse! J’attends le dernier roman de Judith Perrignon avec une grande impatience. Arrivée prévu seulement en mars par ici. Depuis mon coup de coeur pour Les faibles et les forts, je la suis de près. De même que je suis aux aguets pour ton billet!

      Pour Donal Ryan, je n’ai pas encore lu Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe. (Je vais encore rester aux aguets!) Tout ce que nous allons savoir m’avait tombé des mains. Par contre, je garde près de moi Le Coeur qui tourne. Ce roman m’avait éblouie.

      1. Je guetterai l’avis de Fanny. Je l’ai commandé chez mon libraire. J’attends aussi Freezer, j’ai hâte !

        Pour Là où nous dansions, ma chronique est publiée, quelle découverte ! Je ne connaissais pas du tout cette auteure, j’ai vraiment aimé son écriture, le bon dosage entre reportage et fiction, et son empathie pour les vies qu’elle nous livre, Les faibles et les forts a rejoint ma liste de futures lectures, du coup !

        De Donal Ryan, j’ai pour ma part étrangement préféré Tout ce que nous allons savoir que Le coeur qui tourne. Je crois que j’ai lu ce dernier après un giga coup de coeur pour un autre roman choral et ma lecture en a hélas pâti. La vie de Johnsey Cunliffe me plait bien pour le moment, à voir.

        1. L’avis de Fanny est enfin paru. On se rejoint! Quoi qu’il en soit, pour les nouvelles coups de coeur, il vaut, selon moi, la même d’être lu.

          Je viens tout juste de commander Là où nous dansions. Ce sera une lecture commune entrecroisée (to,. avec Les faibles et les forts, et moi, avec son dernier!)

          Pour Donal Ryan, ça reste un auteur que je suis de près. à l’affût de ses nouvelles parutions.

          1. Ah, merci de m’avoir signalé le billet de Fanny, Je vais aller le lire !

            Moi aussi je viens juste de commander Les faibles et les forts, on se tiendra au courant de nos avancement respectifs 😀

            Pour Donal Ryan, moi aussi, c’est un auteur auquel je me suis attachée 🙂

    1. Tu retiens le meilleur!

      Pour Tchekov, ça remonte à loin. Le hic, c’est qu’il s’agit encore de nouvelles! Donc, je te laisse passer ton tour!
      J’ai lu son roman et quelques pièces, mais ce sont surtout ses nouvelles qui m’avaient bouleversée à l’époque.

  2. eh ben, la fin poche ! Oui, je serais restée aussi bouche-bée MDR En tout cas, c’est super de te voir de retour ici, sur ton blogue. Pour les lectures, je fais aussi attention après un long pavé ou un coup de poing comme cette semaine. Je lis généralement un polar ou une BD après. Hâte de savoir dans quoi tu es plongée dorénavant !

    1. Ton coup de poing de cette semaine était, de fait, marquant. J’étais scotché à tes mots (à défaut de le lire).

      Je lis bien, je lis beaucoup, mais j’attends encore mon premier coup de coeur romanesque de l’année!

  3. Je comprends que tu aies eu besoin de livres ultracourts après le pavé des Lionnes… Je note la BD. Pour les nouvelles, je ne sais pas, j’en lis peu… Moi souvent, je prends une BD après un gros roman ou après un roman qui m’a marquée. Pour la transition…

    1. La BD est vraiment excellente. Que le dessin te plaise ou non, il faut se pencher sur le texte. C’est à la fois lumineux et très sombre. J’apprécie ce mélange.

      La solution de prendre une bd après un coup de coeur ou un pavé est excellente. Ça permet de reprendre son souffle!

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