J’ai montré toutes mes pattes blanches je n’en ai plus · Sylvie Laliberté

Elle l’aimait très fort, son frère. Son frère témoin, complice. Il s’est endormi un jour pour ne jamais se réveiller. Le vide laissé est béant.

Je n’ai jamais vécu une chose si nouvelle que toi mort et moi vivante. Je ne sais pas comment faire.

Les souvenirs remontent, la porte du placard s’ouvre en grand, révélant ce qui a toujours été dissimulé derrière les rideaux.

Notre père était extraordinaire, exceptionnel, merveilleux, drôle, surprenant, inédit, rare, unique, sensationnel et singulier. Mais souvent, trop souvent, notre père n’allait pas bien. Il n’allait vraiment pas bien. C’est ce qu’on nous disait (quand on nous disait quelque chose). Souvent on ne nous disait rien. On nous laissait là, dans la souffrance de notre père, et c’est là qu’on a grandi avec l’ordre de ne pas en parler. Enfermés dans un secret; une sorte de piège pour petits enfants de la classe moyenne. La classe moyenne, celle qui veut que tout aille bien que tout soit propre et que chaque chose à sa place.

À chaque fois notre père refusait de prendre les médicaments et refusait aussi le diagnostic. Il en a eu plusieurs, diagnostics, de toutes les sortes et de toutes les couleurs: dépression, dépression majeure, maladie affective bipolaire, psychose maniacodépressive, schizophrénie… Un jour il m’a dit, et ce sera la seule fois où il abordera la question avec moi, que d’entendre des voix, c’était terrifiant. Il était à bout. Et nous aussi.

Sylvie et son frère étaient des «enfants décoratifs pour soupers gastronomiques». Il fallait à tout prix sauver les apparences. Au cœur de la banlieue, où les sourires étaient figés et le gazon coupé droit, il n’y avait pas de place pour les écarts, encore moins pour la différence. C’est dans cette atmosphère qu’ont grandi l’aînée et son petit frère. Sur le bout des pieds, en silence. De jolies statues.

Tout est dans la façon. La mort, la maladie mentale: des sujets déjà servis à toutes les sauces. La façon dont Sylvie Laliberté les évoque a de quoi bouleverser. Des mots simples, admirablement agencés, remplis de candeur, dégageant une douloureuse pureté. Une page après l’autre, par courts fragments, elle met des mots d’une insoutenable sincérité sur les maux et la détresse. Si l’histoire est simple, elle contient quelque chose d’indicible. Certains passages, d’une force peu commune, vont m’accompagner encore très longtemps.

J’ai montré toutes mes pattes blanches, je n’en ai plus, Sylvie Laliberté, Somme toute, 2020, 198 p.

Note : 4 sur 5.

16 Commentaires

    1. Ça me fait plaisir! J’espère qu’il saura te toucher… La simplicité des mots et la fulgurances des images simples sonnent si justes…

      Si tu as de la difficulté à mettre la main dessus, fais-moi signe et je file à la poste!

  1. de retour ! un sujet douloureux, et qui concerne, malheureusement nombre de personnes – on cachait souvent ce genre de choses, la honte ..
    va falloir qu’on cause challenge ma bonne dame 😉 et moi j’ai une excellente nouvelle !

  2. Tu en parles vraiment bien et tu as l’air d’avoir été saisie par ce livre… c’est une auto-fiction ? Je suis tentée. Le titre est époustouflant.

    Au fait, j’ai été récupérer Freezer chez mon libraire, j’ai adoré ! Je ne sais pas si c’est parce que l’auteure est italienne, et je lis peu de littérature italienne en fait, mais le ton est à part, un vrai bol d’air. Ces personnages, quel régal. Le chat suicidaire, je ne m’en suis pas remise. Et l’oncle qui a la phobie de s’asseoir, hahahaha. Tous, ils sont trop.

    1. Oui, de l’autofiction brute! Je ne m’attendais à rien en ouvrant ce petit livre et j’ai été transporté par les mots.

      Je suis ravie que Freezer t’ait plu. Je me demande pour la littérature italienne… J’en lis très peu, voire plus du tout. En tout cas, elle a le don de croquer ses personnage d’une façon inimitable. L’oncle! Il fallait y penser! J’ignorais que cette phobie existait. La grand-mère! Et le chat suicidaire! Pas remise moi non plus!

  3. Oh oh ! ce que tu en dis… me questionne… de la littérature québécoise ? c’est de l’autofiction, elle parle d’elle ? de la mort de son frère ? Ça a l’air puissant mais je ne sais pas…

    1. Oui, de l’autofiction intelligente et bien sentie, comme j’aime (et dieu sait que j’ai ben de la misère avec l’autofiction en général).

      Dis-moi, en quoi cela te questionne sur la littérature québécoise?

      1. Je ne la connais pas, je n’en ai quasiment jamais lu et comme j’ai aimé Bouées, je me dis que peut-être je devrais découvrir cette littérature-là… au lieu de me cantonner à la littérature américaine.

        1. Ben… tu sais ce que je pense de la littérature américaine! C’est la meilleure!!!
          Reste qu’il y a d’excellentes choses en littérature québécoise. Si tu veux une petite initiation, fais-le moi savoir!

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