Les vilaines · Camila Sosa Villada

Voir si je m’attendais à ça! Le roman de Camilla Sosa Villada ne me disait rien. Il a fallu les mots d’Electra, lors de l’une de nos rencontres FaceTime, pour que mes oreilles s’ouvrent toutes grandes en écoutant la citation qu’elle m’a lue. Je me suis dit: il y a une voix, là, une voix unique, originale. Et cette Tante Encarna, 178 ans, moi aussi, j’ai envie de faire sa connaissance. Livre commandé illico.

Je te dis pas la joie que je me suis faite en dévorant Les vilaines. Un plaisir pur, un élan irrépressible d’y revenir encore et encore. Comment une auteure parvient à te prendre dans le filet de ses pages, sur un sujet qui ne t’attire pas à la base? Elle a un sacré don, Camilla Sosa Villada. Elle aurait pu me faire lire un roman sur des miniers guatémaltèques que je l’aurais lu. Mais ici, il est question d’une gang de prostituées trans. Et c’est un arc-en-ciel de joie (et de stupeur).

Il y a ce bébé trouvé dans le fossé d’un parc à Córdoba. Il y a la fameuse Tante Encarna, la matriarche protectrice des trans, avec ses bosses et ses bleus, ses seins gonflés à l’huile de moteur d’avion. Il y a les Hommes Sans Tête, dont celui qui est amoureux fou de la Tante. Il y a Camila, Maria la sourde-muette dont le corps se couvre de plumes, Natali qui se transforme en louve les nuits de pleine lune, Sandra, Natali. La maison rose qui sert de refuge à cette sororité.

Les vilaines, c’est tout ça, et plus encore.

Camilla Sosa Villada déroule son intrigue de façon capricieuse, sans linéarité, à coups d’ellipses et de sauts dans le passé, d’anecdotes. Elle ausculte le passé familial, les origines de la différence, le rejet, le mépris, la solitude, la rage de vivre, la stigmatisation, la peur constante, la solidarité et les coudes serrés. C’est grandiose. Cette beauté qui émerge au creux de la misère et de la crasse coupe le souffle.

Chaque crasse subie est comme un mal de tête qui dure plusieurs jours. Une migraine puissante que rien ne peut apaiser. Les insultes, les moqueries à longueur de journée. Le manque d’amour, le manque de respect tout le temps. Les clients qui te roulent dans la farine, les arnaques, les mecs qui t’exploitent, la soumission, cette bêtise de nous croire des objets de désir, la solitude, le sida, les talons de chaussure qui cassent, les nouvelles des filles qui meurent, de celles qu’on assassine… Les coups, surtout les coups que nous inflige le monde, dans l’obscurité au moment où on s’y attend le moins. Les coups qui arrivaient immédiatement après la baise. Nous avions toute connu ça.

Il m’a toujours semblé qu’on nous voyait comme des cafards: il leur a suffit d’allumer la lumière pour que nous partions toutes en courant.

Être une pute trans est la pire des aberrations.

Ça aurait été facile de tomber dans la caricature, de frayer avec le misérabilisme, ou encore d’adopter un petit côté revanchard. Rien de tout ça, ici. Camilla Sosa Villada est une reine.

Un roman violemment joyeux, porté par une écriture flamboyante et une traduction remarquable. C’est un premier roman, c’est un coup de cœur et tu serais fou/folle de ne pas le lire, si ce n’est déjà fait.

Les vilaines, Camilla Sosa Villada, trad. Laura Alcoba, Métailié, 2021, 208 p.

Note : 5 sur 5.

© Natacha Pisarenko

34 Commentaires

  1. ca existe la baguette magique qui fait carte bleue en même temps ? Je l’avais noté chez Electra mais comme j’ai adoré Siréna Selena sur un sujet similaire, j’attends encore un peu, mais pas beaucoup, pour le mettre dans le cabas.

    1. Cette baguette magique qui fait carte bleue, je la cherche encore!

      La belle affaire! Je ne connaissais pas Siréna Selena, j’ai fait ma petite recherche et, suis l’élan échevelé des Vilaines, je viens de le commander. Merci pour le filon!

  2. mouais, vous savez, les romans latino-américains et moi… (commentaire rempli de mauvaise foi, évidemment)

    et donc tourne la tête de l’autre côté pour ne surtout pas agrandir sa PAL

  3. Je l’avais repéré chez Métailié avant sa sortie (je suis de près cette maison d’éditions) et après avoir lu le billet d’Electra je l’avais acheté, puis entamé, avant de le laisser de côté le temps de finir mes lectures en cours du moment. Et maintenant je réalise que je n’ai pas repris, et qu’il est rangé avec le dernier Mick Kitson et Hiver d’Ali Smith, que j’ai aussi achetés et pas lus, alors que j’ai trop envie de les découvrir. Au secours !!! Que m’est-il arrivé !?

    En tous cas ton billet est trop bien. Tu m’as reconvaincue, et ce soir en rentrant je reprends Les vilaines !

    1. Ma pauvre! Les vilaines, pris entre Analphabète et Hiver? Le tout délaissé? Que t’arrive-t-il? Vite, il faut réparer ta faute et reprendre Les vilaines! Après quoi, Analphabète et Hiver! Pour ma part, j’attends encore l’arrivée au Québec de ces deux derniers. Je suis armée de patiente, à défaut de ruer dans les brancards!

  4. tu vois il aura fallu que tu y ailles ! ils ne m’écoutent pas LOL mais je m’en fiche, le principal c’est qu’il soit lu ce roman car quelle claque ! j’ai relu les citations et toujours un immense plaisir – ça fait du bien !!!

  5. Quel beau billet ! Si je ne l’avais pas noté suite à l’avis d’Electra, j’aurais encore fait appel illico à ma bonne fée… aurais-je la patience d’attendre le prochain mois latino ?!!

    1. Le prochain mois latino? C’est trop loin…

      Moi, je n’ai pas attendu Le mois d’Europe de l’Est pour lire L’été où maman a eu les yeux verts! J’en parlerai bientôt, d’ailleurs! J’attends les bons mots… J’ai même commandé illico Le jardin de verre. Ça te donne une petite idée de mon appréciation!

      1. Rien de moins sûr… Mais je profite de ton enthousiasme pour « Les Vilaines » pour en remettre une couche sur l’excellent « Pleines de grâce », d’une autre Argentine, Gabriela Cabezón Cámara, dont un second roman vient tout juste de paraître (« Les Aventures de China Iron »), toujours aux Éditions de l’Ogre.

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