Le K ne se prononce pas · Souvankham Thammavongsa

J’entame Mai en nouvelles avec Le K ne se prononce pas, recueil que l’amie Maud vient de lire. Elle est souvent sûre de son coup, l’amie Maud. Quand elle me dit : « Lis ça! », d’habitude, j’écoute. J’ai écouté.

Le recueil ne m’est pas tombé des mains. Loin de là.

Dès les premières pages de la première nouvelle, je suis tombée en amour avec cette petite Laotienne affublée d’un jogging usé au milieu des robes roses et des nœuds papillon noirs. Touchée par sa difficulté à prononcer le mot Knife comme du monde. Ça partait bien!

Quand mon père a reçu son premier chèque de paie, il a voulu acheter quelque chose qui n’était pas de première nécessité. Nous vivions dans un nouveau pays. Il nous était permis de rêver de posséder quelque chose de luxueux. Ma mère a suggéré une voiture pour qu’il n’ait pas à prendre le bus jusqu’au travail, mais c’était au-dessus de nos moyens. Ils ont pensé aller dans un restaurant chic comme ceux où leurs amis les emmenaient, mais ils n’aimaient pas la façon dont on cuisait les steaks, des tranches épaisses frites dans du beurre. Pas de sauce de poisson, d’herbes et de sauces piquantes sur la table. Ils ont évoqué l’idée de se procurer une base de lit en bois pour y poser leur matelas, mais les lits étaient faits pour y dormir, pas pour épater la galerie. Mon père aurait pu acheter bien des choses avec son premier chèque de paie, mais il a fini par arrêter son choix sur un tourne-disque. Au Laos, seuls les riches en avaient.

Chaque nouvelle (de six à dix pages chacune) est un petit monde en soi, un instant de vie volé. Ils sont nombreux, ces personnages impossibles à oublier: Red, la plumeuse de poulets, et son envie de se faire refaire le nez. Cette mère pâmée sur la musique de Randy Travis et son mari chaussé de bottes de cowboy. Raymond, l’ancien boxeur reconverti dans la manucure. L’arrière-grand-mère aux seins pendants. Des lieux, aussi: un abattoir de poulets, un salon de manucure, un petit 1 1/2 dans le sous-sol d’un bloc d’appartements.

Dans ces nouvelles, des femmes, des petites filles, quelques hommes aussi, ouvrent une porte sur le quotidien, le quotidien d’immigrants laotiens venus s’établir au Canada. Entre les lignes, ce sont les deuils à faire, le désir de se fondre dans le décor, d’être comme tout le monde, l’amour toujours aussi fort, l’amitié distendue, la nouvelle langue à apprendre, le X mis sur les rêves.

L’écriture, magnifiquement bien traduite, est dense et imagée. À peine un personnage met-il les pieds dans la page qu’il prend vie. Souvankham a aussi le don de raconter l’enfance comme si elle n’en était jamais sortie. C’est d’une émotion vive, brûlante.   

Madeleine Thien, auteure de Nous qui n’étions rien, écrit :

Le k ne se prononce pas est un recueil fascinant et subversif qui entre en nous comme un choc. C’est miraculeux, libérateur et joyeux qu’une langue puisse être à la fois si radieusement précise, brute, effrontée. C’est une œuvre monumentale.

Note : 5 sur 5.

L’amie Maud, elle en a pensé quoi?

J’ai découvert par hasard le recueil de nouvelles de Souvankham Thammavongsa, au détour des étalages de nouveautés en librairie. Je l’avais pourtant vu abondamment passer sur les réseaux sociaux en anglais, mais je ne savais pas que la traduction en français était parue. Ce hasard contribue probablement à mon énorme enthousiasme, l’impression d’avoir découvert une pépite littéraire à côté de laquelle j’aurais pu autrement passer mon chemin.

Je ne sais pas cela remonte à quand, c’est peu dire, mais ça fait longtemps en titi que j’ai lu un recueil aussi abouti et complet (peut-être devrais-je d’ailleurs en lire davantage). C’est un pari audacieux, je trouve, que d’écrire des nouvelles dont, pour la très grande majorité, les personnages principaux sont des réfugiés, des migrants. J’aurais pu me lasser. Au contraire, chaque nouvelle se terminait que j’étais encore plus curieuse de découvrir de nouveaux personnages, de nouvelles anecdotes.

Une des forces de ce recueil pour moi est le fait qu’il présente des réalités auxquelles je n’ai pas souvent accès, autant dans la vie que dans la littérature, et ce, en créant un heureux mélange entre l’humour et les constats plus durs, les illusions déçues qui laissent un goût doux-amer. Des anecdotes, des passages me restent encore en tête, même un mois après ma lecture. Les points de vue d’enfants s’entremêlent à ceux des adultes, dans un style direct et intelligent, qui, au détour d’une phrase, vient chercher une émotion, un questionnement, une réflexion. Une lecture puissante, même pour les lecteurs frileux aux recueils de nouvelles.

Note : 4 sur 5.

Le K ne se prononce pas, Souvankham Thammavongsa, trad. Véronique Lessard, Mémoire d’encrier, 2021, 136 p.

23 Commentaires

  1. Mais oui, quelle entame ! Premier de tes billets, et déjà un ajout à ma liste de souhaites (et il faut bien refaire le plein de nouvelles après avoir vidé le stock !)

  2. Et voilà… un petit nouveau en commande! C’est le genre de découverte que j’adore lire sur ton blog : jamais entendu parlé et tac, il me le faut instantanément!
    Il sera disponible en Suisse uniquement à la rentrée de septembre. Une belle réjouissance en vue, j’ai d’ailleurs bien assez à lire d’ici-là… Merci

    1. Dispo en septembre chez le même éditeur?
      Si jamais tu ne peux pas attendre, fais-moi signe et je vais t’arranger ça!
      Une seule chose à ajouter, tu dois lire ce recueil!

  3. Tu fais grandir mon impatience de le lire !
    (après avoir lu deux recueils de nouvelles, j’ai voulu lire un roman – je me remets aux nouvelles dans quelques jours !)

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