Annie Muktuk · Norma Dunning

Le recueil de Norma Dunning m’a tiré par le bras et ne m’a pas lâché jusqu’à la toute fin. Après, c’est moi qui ne voulais plus le lâcher. Avec Annie Muktuk, elle aborde la petite et la grande histoire des Inuit du Canada à travers quinze nouvelles. Elle déballe son univers de belle façon, avec une humanité prodigieuse.

J’ai croisé une femme dans « Rouge Kabloona ». Cette femme, elle se sert un verre de rouge et fume comme une cheminée dès que son mari part au travail. Ces moments hors du temps sont prétexte à jeter un œil sur le passé sur lequel plane l’ombre du pensionnat.

On ne passe jamais vraiment à travers quoi que ce soit. On se contente d’aller de l’avant. Aller de l’avant pour pouvoir en rire. Aller de l’avant pour rester en vie. Aller de l’avant pour devenir vieux. Et quand il n’est pas là, tu peux te permettre de te souvenir pour de vrai, en sirotant un petit rouge de Kelowna et en fumant des clopes autant que tu veux. Après tout, c’est ça, être Inuit.

J’ai croisé un homme amoureux dans « Elipsee ». Le cancer du sein de sa douce fait de plus en plus de ravage. Ensemble, ils vont quitter leur flopée d’enfants et aller faire une virée dans l’Arctique pour tenter de trouver un remède. Émouvant.

J’ai croisé un vieil homme parké dans une maison de retraite. Il veut « retourner à la maison. Mourir dans sa toundra. Enterré sous une pile de roches. Pas ici. » Alors que l’homme se meurt, une femme est en train de mettre au monde un enfant. Une nouvelle riche et complexe, dans laquelle apparaissent la déesse Sedna et des Esprits dociles.

J’ai rencontré l’exubérante Annie Mukluk, les amis Moses Henry et Johnny. Ces trois-là, on les recroise dans plusieurs nouvelles. L’amitié, le sexe décomplexé, l’alcool portent les mots à bout de bras. Ce sacré Johnny et son salon de coiffure improvisé!

Dans « Husky », j’ai lu un bout de l’histoire du grand-père de Norma Dunning. Ce grand-père trappeur et agent de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Il avait aussi trois épouses inuites, le grand-père. Et parce que l’argent sert à être dépensé, il a décidé de sortir ses femmes et de les amener dans le Sud pour de petites vacances. J’te dis pas comment ces vacances tourneront…

« Mes sœurs et moi », la plus longue nouvelle, celle qui clôt le recueil, aborde de plein fouet les pensionnats autochtones. Jamais encore je n’avais lu une nouvelle où le régime des pensionnats est raconté de façon aussi nuancée, sans misérabilisme ni pathos.  

Ils sont hauts en couleur, forts, les personnages inventés par Norma Dunning. Les femmes se tiennent debout, les hommes ne sont pas des salauds. Tous sont humains, juste humains, avec leur grandeur et leurs failles. Ils content leur infortune avec une franchise désarmante et rafraîchissante. Ces nouvelles sont comme un détail d’un même tableau, formant une peinture de société saisissante. Il y est question de vie, d’amour, de sexe et de mort. J’ai croisé, au détour de ces pages, l’intolérance et la bêtise, le rejet, la nature tatouée dans la peau, l’amitié indéfectible. J’ai aussi beaucoup ri.

Norma Dunning a l’art de suggérer en quelques pages la vie d’hommes et de femmes ordinaires, qu’elle parvient à rendre inoubliables. Elle reste toujours loin des caricatures, tant humaines que sociologiques. L’écriture est limpide, décomplexée, faste. Un mot en inuktitut vient se glisser ici et là au creux d’un phrase.

Une fois le recueil terminé, il me reste l’impression d’avoir lu quelque chose de grand et d’inoubliable.

Annie Muktuk, Norma Dunning, trad. Daniel Grenier, Mémoire d’encrier, 2021, 208 p.

Note : 5 sur 5.

@ Annie Pootoogook

    1. Je suis passée hier en librairie et bim ils avaient Annie Muktuk et bim maintenant je l’ai et bim, commencé dans la foulée, j’ai presque terminé la deuxième nouvelle, qu’est-ce que c’est bien !!!

    2. Zut! Ce n’est que maintenant que je lis ton commentaire. Depuis, tu as dû le terminer… J’espère que ton enthousiasme ne s’est pas perdu en route! Très hâte de te lire!

  1. Ta chronique me donne très envie de le découvrir, spécialement la citation que tu as choisie. Une couverture qui accroche en plus.
    5 étoiles tu commences bien le challenge dis-moi, pas encore de mauvaise note (et bien heureusement)

    1. Les mauvaises notes s’en viennent! Toutefois, de commencer avec deux coups de coeur pour les deux premiers recueils du challenge, c’était jouissif!
      La couverture de ce recueil m’a amené à faire une petite recherche. C’est l’oeuvre d’Annie Pootoogook, une artiste inuite de renommée internationale, décédée en 2016 dans des circonstances suspectes. Elle a eu une vie semée d’embûches.

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