Un bref instant de splendeur · Ocean Vuong

Il m’a bien rabattu le caquet, Ocean. La dernière page tournée, je suis restée comme deux ronds de flan pendant une grosse heure. Je me suis dit qu’Ocean était un magicien. Qu’il sortait de son chapeau des pigeons roses. Pis non. C’est pas le travail d’un magicien. C’est plutôt celui d’un enfileur de perles. Ou d’un tailleur de diamants, si tu préfères les diamants. Chaque mot est caressé, poli, puis enfilé l’un après l’autre, créant le plus beau, le plus majestueux des colliers. Ses mots, à Ocean, ils s’insinuent dans la chair pour toucher à l’os de l’émotion.

Tsé, des fois on se dit que pour un premier roman, c’est un bon début, c’est prometteur, voilà un(e) auteur(e) à suivre. Je n’y crois plus trop, à ça. J’ai lu plusieurs premiers romans. Ils dépassaient la cheville d’un dixième roman d’un auteur soit-disant consacré, Goncourt inclus. Y’a Shangols qui écrit : «Qu’est-ce que vous voulez, il y a plus de littérature dans une seule phrase de Vuong que dans l’œuvre complète de Marie Ndiaye ou de Eric-Emmanuel Schmitt, et infiniment plus d’urgence, de nécessité, de travail sur la langue.» Je lui donne raison. Bon, je n’ai jamais lu Marie Ndiaye, mais Eric-Emmanuel Schmitt, oui. Tout ça pour dire qu’il y a des bons romans, des mauvais, pis y’a ceux qui se démarquent et sortent du lot. Ocean Vuong pourrait en rester là et ce serait déjà immense. Je relirais son Bref instant de splendeur n’importe quand.

Le roman d’Ocean Vuong se vit plus qu’il ne se lit. Des fois, c’est un peu douloureux, ça pique. D’autres fois, c’est doux comme un bout d’ouate sur la joue. Le roman se déplie au rythme des souvenirs, un long coup d’œil en arrière. L’identité du narrateur se construit dans le rappel des épisodes de ses jeunes années.

Je recommence.

Chère Maman,

J’écris pour me rapprocher de toi – même si chaque mot sur la page m’éloigne davantage de là où tu es. J’écris pour revenir au jour où, sur l’aire de repos en Virginie, tu as fixé, horrifiée, le chevreuil empaillé suspendu au-dessus du distributeur de sodas à côté des toilettes, tandis que l’ombre de ses bois s’étendait sur ton visage. Dans la voiture, tu n’arrêtais pas de secouer la tête. «Je ne comprends pas pourquoi ils font ça. Ils ne voient pas que c’est un cadavre? Un cadavre, ça doit s’en aller, pas rester coincé comme ça pour toujours.»

En l’espace de deux ans, le nouvel émigré apprendra que le salon, au bout du compte, est un endroit où les rêves se muent en savoir calcifié de ce qu’il en coûte d’habiter les os d’un Américain meurtri, empoisonné et sous-payé – avec ou sans la nationalité.

J’aime et je déteste tes mains usées pour tout ce qu’elles ne seront jamais.

Ce roman vertigineux, qui saute d’un salon de manucure à un champ de tabac, condense l’existence d’une famille en une poignée de pages stupéfiantes. Ça m’a bouleversée. J’ai renversé un peu de café sur les pages. La bouche pleine qui s’ouvre et v’la que je pitche quelques postillons d’émotions. J’aurais eu envie de traîner dans ces pages-là encore longtemps. Y’a des romans qui ne ressemblent à aucun autre. La vision du monde et de la vie qu’ils déploient est unique. C’est aussi pour ça qu’on ne les oublie pas.

Un bref instant de splendeur, Ocean Vuong, trad. Marguerite Capelle, Gallimard, 2021, 304 p.

Note : 5 sur 5.

  1. Oh la la quel billet, il m’époustoufle, tu n’y vas pas avec le dos de la cuillère. Du coup, ce roman que j’ai vu un peu partout sur les blogs et que je n’avais pas vraiment envie de lire et bien… maintenant, tu sais de quoi je rêve… Il va falloir que tu arrêtes de lire des romans qui te bouleversent parce que je ne vais pas arriver à suivre. D’autant plus qu’en ce moment, je lis au ralenti, vente, achat maison en cours et donc déménagement, travaux en prévision, et donc la tête farcie de plein de projets, et donc… moins de temps pour me poser avec un livre à la main.

    1. J’ai l’impression que tu te retrouves dans le tourbillon par lequel je suis passée l’été dernier. D’où l’annulation du challenge l’année dernière. Le temps pour lire devenait d’autant plus précieux. Il n’y a pas que le temps, il faut aussi une relative concentration. Et ça, c’est parfois moins évident.

      J’espère que tout se passe bien et à votre goût dans ce changement de vie qui se profile.

      Quant à arrêter de lire des romans qui me bouleversent… J’en cherche d’autres, miss. Je suis insatiable! Là, je suis un peu en panne. Je lis, je lis, mais les coups de coeur sont rares. Ça te laisse un répit!

    2. Ce changement de vie est très excitant, et je suis ravie mais ce n’est pas sans conséquence, notamment sur ma capacité à me concentrer et à lire. Oui, je me retrouve dans la même situation que toi l’an dernier.

  2. Quelle magnifique chronique!
    Tu me ferais presque changer d’avis… Je ne m’explique pas pourquoi, mais depuis sa parution quelque chose me retient de lire ce roman. L’écriture a tout pour me plaire pourtant. Je crains que ce soit trop triste je crois.

    1. Lorsque tu liras les premières pages, tu verras. Comme toi, je ne digère pas le lyrisme et pourtant… il reste sur le plancher des vaches, ce roman!

    2. J’avais de nombreuses appréhensions, moi aussi. J’ai lu les premières pages et la magie a vite opéré.
      Ce titre divise. Ça passe ou ça casse!

  3. J’adhère complément à ton paragraphe sur les premiers romans et les prix Goncourt, les bons romans et les autres. je me suis forcée à lire un peu de Ndiaye et de Schmitt, mais franchement, je me suis ennuyée et même pire pour Schmitt dont la prose m’a tellement agacée que j’avais envie de balancer le roman ( ce que j’ai fini par faire, d’ailleurs). Par contre, je sens que pour le titre que tu présentes, je ne vais foncer à la librairie.

    1. Je te comprends pour Schmitt! Facile, convenu et bien-pensant. Les trois bout à bout, c’est trop! Et quant à te forcer un peu pour Ndiaye, ça ne me donne pas envie d’aller voir par moi-même.

      Il y a tant de primo-romanciers exceptionnels. C’est un grand bonheur de les découvrir et de se laisser surprendre.

  4. Ton billet est magnifique ! J’ai lu des retours enthousiastes sur ce livre, mais un ou deux retours mitigés/négatifs qui m’ont fait ne pas le noter, finalement. Ton avis par contre m’a convaincue d’en lire le début à mon prochain passage en librairie !

    1. Ça passe ou ça casse. Lis les premières pages et tu seras fixée.

      Mon seul avertissement: il ne faut pas t’attendre à un fil conducteur. Ce sont des «bulles» de pensées, une pensée en amenant une autre. Pas de fil conducteur, mais un fil de pensées. Et c’est… magistral.

      P.S. (Milkman vient de s’immiscer dans ma PAL!)

    2. Je lirai les premières pages et je verrai si ce livre est pour moi, je note ton avertissement, merci 🙂

      *danse de la joie* pour Milkman !!!

  5. J’ai tenté Marie Ndiaye mais je m’y perds, je n’arrive pas à pénétrer son écriture mais je retenterais car je sais qu’il y a parfois des moments ou de la maturité à avoir pour certains ouvrages. Magnifique témoignage d’un moment suspendu (et d’atterrissage) livresque. Il est noté dans ma liste pour la bibliothèque…. Vais-je avoir ce même moment de fulgurance 🙂

    1. Je te souhaite un tel moment de fulgurance; avec ce titre, ou un autre. Des romans aussi magnétiques sont plutôt rares. D’autant plus précieux.

      Quand à Marie Ndiaye, je te la laisse. Et Schmitt? Tu ne dis rien?!

    1. Je corrige: 3 indispensables sur 3 billets! Après, tu verras, je me calme avec les prochains billets.

      Marie N’Diaye, comme quelques autres que je ne nommerai pas, ont, je crains, une réputation quelque peu surfaite!

  6. Oh mais ❤️
    Il m’attend.
    Et si je l’aime, je crois que je n’oserai rien écrire tant ton billet est beau.

    ( j’ai lu Marie Ndiaye avec ses Trois femmes et j’avais été charmée par son écriture, tu peux peut-être essayer 😁)

    1. J’espère que tu aimeras. Vraiment. Mon petit sabot me dit qu’il a de bonnes chances de faire battre ton coeur. Avec ta belle sensibilité, ça devrait le faire!

      Pour Marie Ndiaye, non merci! 😁

Laisser un commentaire