Friday Black · Nana Kwame Adjei-Brenyah

J’étais fort curieuse de découvrir le premier recueil de Nana Kwame Adjei-Brenyah. D’entrée de jeu, j’ignorais de quoi il en retournerait. Tout du long, j’ai perdu pied, fascinée, terrorisée. Le moins que je puise dire, c’est que Nana Kwame Adjei-Brenyah a une imagination fertile, de celle qui fait froid dans le dos.

Être Blanc, avoir de l’argent, consommer à outrance et se divertir à n’importe quel prix. Voilà ce qu’il faut être dans la vie. À défaut, gare à toi. Tu risques de baver d’envie devant des parkas hors de prix, même pendant un Black Friday; tu risques de travailler dans un parc à thème et d’être celui sur qui on s’amuse à tirer; tu devras apprendre à maîtriser ton « degré de noirceur » sur une échelle de 0 à 10. Il y a de fortes chances, aussi, que tu te fasse couper la tête à la tronçonneuse par un Blanc apeuré. De fortes chances de te faire couper l’électricité et de devoir cuisiner sur un feu allumé dans ta cour. Tu risques de te sentir seul et rejeté très souvent, au point de manigancer une tuerie dans ton école; tu risques d’avoir absolument besoin de ta dose de « bien » injecté dans le cou pour pouvoir passer à travers ta journée.

Chez Nana Kwame Adjei-Brenyah, mieux vaut tomber du bon côté de la track. Tout ce que la société américaine a de plus laid et aliénant se retrouve au coeur de ces pages. Les petites nuances d’humanité parviennent difficilement à faire passer la pilule. Le malaise vient de ce que l’univers mis en place ressemble de trop près au nôtre.

Ces douze nouvelles distillent l’intranquillité de notre monde et la folie d’une société déshumanisée à l’extrême. C’est mordant, d’une extrême franchise. J’ai été désarçonnée plus d’une fois, désespérée aussi. La voix rageuse de Nana Kwame Adjei-Brenyah porte, cogne. Son écho n’est pas prêt de se taire. Il donne une bonne taloche dans la bonne conscience bien-pensante. Un recueil qui happe, ébranle et ne ressemble à aucun autre.

Friday Black, Nana Kwame Adjei-Brenyah, trad. Stéphane Roques, Albin Michel, «Terres d’Amérique», 2021, 272 p.

Note : 3 sur 5.

  1. Et encore chez Albin Michel, j’ai l’impression de ne lire que des romans ou nouvelles de cet éditeur en ce moment. Cette collection « Terres d’Amérique » est riche et diversifiée. Alors, bien sûr, tu donnes très envie de découvrir ce recueil atypique, fort, et qui malmène son lecteur.

  2. Tu as su trouver les mots pour me donner envie alors que j’aurais pu totalement passer à côté. J’aime quand la littérature dérange. Même si cela ne fonctionne pas chez moi à tous les coups !

    1. Pour être dérangeant, c’est le moins qu’on puisse dire. Étonnant, aussi.
      Je me suis dit, à la lecture, que si ce recueil avait été écrit par un auteur blanc, les critiques seraient montées sur la table.

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