Indiens de tout poil et autres créatures · La décapotable rouge

Certaines rencontres sont foudroyantes. Je peux dire que c’est ce qui s’est passé avec Adrian C. Louis. D’abord avec Colères sioux, puis avec Indiens de tout poil et autres créatures. Depuis, rien de disponible en français.

Je me suis déguédinée à sortir Indiens de tout poil et autres créatures de ma PAL. Depuis le temps qu’il s’y trouvait… Mais en même temps, je ne voulais pas le lire. Pas encore. Je me disais qu’une fois qu’il serait lu, il ne me resterait rien à lire de Louis, que le plaisir de la relecture.

Dix-neuf nouvelles musclées, enfiévrées, peuplées d’étranges animaux parlants. Ça se passe sur la réserve oglala de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud. Ou en ville, pas loin. Il y a Teddy, poussée malgré lui à perdre sa virginité; il y a cette fille pas contente, victime de viol, qui fera tout pour se venger. Il y a une grand-mère exubérante qui quitte la réserve pour chercher sa petite-fille, la fille pas contente, dans la ville.

Coyote, en rut, meurt et ressuscite. Corbeau bouillonne de colère. Vieil ours a mal à une dent.

Certains personnages sautillent d’une nouvelle à l’autre.

L’alcool coule à flot, les gueules de bois sont fréquentes; les AA sont très actifs. Les agents du gouvernement courent après leur dû. Le sexe est en ébullition et il n’est pas rare de voir accoucher une fille de quinze ans. Il y a la vie dans la réserve et il y a la vie dans la ville. Chez certains, la guerre du Vietnam et celle du Golfe a laissé de profondes cicatrices.

Tu te demandes sans doute pourquoi je t’écris tout ça. Au juste, je n’en sais rien, mais il fallait que ça sorte et je me suis souvenu que tu m’avais aimée. En tout cas, moi, je t’aimais. Quoiqu’il en soit, les grandes villes ont le don de sucer les Indiens jusqu’à la moelle pour les recracher ensuite. Nous allons dans les villes pour nous y perdre, ou alors pour mourir. Ou encore, pire que tout, nous allons dans les villes pour devenir des Blancs.

La réserve ouvrit grand les bras et accueillit le printemps dans son étreinte. Rompus aux rudes hivers, les gens rassemblaient comme toujours les morceaux épars de leur vie qui fondaient rapidement, et ils repartaient pour un tour. L’hiver frappait sans merci, passait la réserve au peigne fin avec autant de douceur qu’un râteau gigantesque. Il retournait la terre, semait partout la confusion. Au printemps, les hommes s’éveillaient souvent entre les bras de nouvelles épouses. Des familles entières changeaient de camp. Les barrières changeaient de place. Voitures et enfants changeaient de mains, et les chiens… eh bien, les chiens restaient des chiens.

Un recueil virulent, rempli d’humanité, de colère et de désespoir. Ici, la grosse misère est dépourvue de misérabilisme. La langue est constamment traversée par un humour tranchant. La façon dont Adrian C. Louis insère la légende dans la réalité la plus quotidienne est très habilement menée.

C’est la vie démaquillée, en gros plan. Et c’est magnifique de vérité.

Indiens de tout poil et autres créatures, Adrian C. Louis, trad. Danielle Laruelle, 2003, 288 p.

Note : 4 sur 5.

J’avais commencé La décapotable rouge en 2019, pour la deuxième édition de Mai en nouvelles. J’avais abandonné après deux nouvelles. Tsé, quand c’est pas le bon moment? Cette année, il était là, le bon moment.

Dans le silence, je levai la tête et regardai autour de moi. Et je vis le temps qui passait, chaque minute s’accumulant dans mon dos avant que je n’en aie extrait la moindre goutte de vie. Il allait si vite, voilà ce que je dis, que j’étais assis immobile au beau milieu. Le temps filait de part et d’autre comme l’eau qui passe de chaque côté d’un gros rocher mouillé. À la seule différence que je n’étais pas aussi durable que les pierres. Très vite, je serai érodé. C’était déjà ce qui se passait.

Les dix-neuf nouvelles du recueil se déroulent dans le Dakota du Nord, autour d’une décapotable, d’une collection de couteaux cheaps, d’une robe démodée en cinq exemplaires, d’un 4 x 4 gagné. Les personnages avancent dans une salle de bingo, dans un champ de tournesols, dans un couvent, une boucherie, un casino.

Louise Erdrich tranche dans le vif, décrit en quelques pages comment une vie part en lambeaux, comment un souvenir remonte à la surface. Elle donne à voir la perte de repères, les traditions émiettées, les déchirures de l’âme. Elle exprime l’étriqué de la vie de magistrale façon. Dans l’ordinaire du quotidien, il y a un mot, un geste, un rêve qui surgit et c’est l’embardée. Les images défilent, tantôt stupéfiantes, tantôt hilarantes, tantôt empreintes d’une poésie diffuse. L’éblouissement surgit au coin d’une phrase, au milieu d’une page, d’un bout à l’autre du recueil. Si j’ai parfois eu un sentiment de déjà-vu, c’est que certaines nouvelles ont déjà été développées dans ses romans. Il y a ici et là des échos à ses récits et personnages antérieurs. Mon plaisir n’en a été que redoublé.

La décapotable rouge, Louise Erdrich, trad. Isabelle Reinharez, Livre de poche, 2014, 455 p.

Note : 4 sur 5.

@ Aaron Huey

16 Commentaires

  1. bon alors tu sais que je veux Adrian C.Louis ! et j’ai publié mon billet sur La décapotable, on est dans le même état ! Un très beau final pour ce challenge ! 8 recueils lus pour ma part. J’ai sauté sur un roman, ça fait du bien !!

    1. Je me demande encore ce que tu attends pour découvrir Adrian C.Louis! Tu te souviens, j’avais mis la main sur son roman lors de notre première virée à la librairie Hannenorak?

      On a lu le même nombre de recueils. C’est une première pour moi!

  2. Que de tentations !! Le premier titre, notamment, m’attire très très fortement… (et rien à voir, mais je viens de recevoir « Chasseur de harpons », que j’avais commandé, mais qui s’intitule « Kamik », dans l’édition reçue).

    1. Il te faut absolument découvrir Adrian C. Louis. Incontournable. Son roman et/ou son recueil de nouvelles.

      Elle est très belle, je trouve, l’édition française de « Chasseur de harpons ». Un roman-conte fondateur, tu verras.

  3. Tu es en grande forme, je trouve ces retours magnifiques! Je n’ai jamais lu de nouvelles de Louise Erdrich. Et je vais m’intéresser à l’auteur dont tu économises les livres.

    1. Mes lectures sont en grande forme! Moi, moins, avec ma gencive «couturée». Reste que je vois la lumière au bout du tunnel!

      Les nouvelles de Louise Erdrich sont d’une force incroyable. C’est définitivement à lire. Quand à Adran C. Louis, tu sais ce que j’en pense. Au risque de me répéter: c’est un incontournable!

      1. Oh la la, j’espère que tu reprendras du vif!! C’est fou qu’une si petite partie du corps puisse nous mettre au sol de la sorte! Courage, le pire devrait être derrière…
        Cela ne t’a pas empêchée d’écrire une magnifique chronique!

        1. Ah là là… le mal s’est propagé! La dent va bien, mais le sinus se porte mal. Je cours d’un rendez-vous à l’autre et j’en ai marre! Mais… le pire est derrière, du moins je le pense!

  4. Hier soir, j’ai regardé un film qui se passe exactement au même endroit que le premier recueil, dans la réserve de Pine Ridge, c’est « Songs my brothers taught me » de Chloé Zhao, et on y voit les dégâts de l’alcool.
    Une fois de plus, ces deux livres me font de l’oeil !

  5. Tu t’es déguédinée… quoi est-ce que c’est-y-donc ? En tout cas, je note ces deux recueils pour la prochaine année… C’est la première fois que je participe aussi activement à un challenge ! J’ai adoré ça !

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