Amour · Marie Vieux-Chauvet

Après le marasme causé par mon inexplicable engouement pour Vernon Subutex, après plusieurs abandons, je dois ma remise en selle au roman de Marie Vieux-Chauvet. Amour, Colère et Folie. Une trilogie, trois romans autonome réunis en un seul livre.

Il paraît que c’est par l’entremise de Simone de Beauvoir que Marie Vieux-Chauvet entre chez Gallimard en publiant, en 1968, Amour, Colère et Folie. La même année, elle fuit Haïti et s’exile à New York. À la lecture du livre, François Duvalier, le dictateur en poste, pète les plombs. La famille craint les représailles. Alors que Pierre Chauvet, le mari de Marie, retourne en Haïti pour racheter, puis détruire, tous les exemplaires disponibles, l’auteure demande à Gallimard d’interrompe la distribution. L’ouvrage devient introuvable jusqu’à sa réédition par Emina Soleil en 2005. C’est le genre de livre lu en cachette, passé sous le manteau, planqué sous une pile de draps. La nouvelle édition publiée par Zulma, en 2015, redonne une nouvelle visibilité à ce chef-d’oeuvre.

Ai-je besoin de te dire à quel point ce livre est précieux?

Amour, donc. À la fin des années 1930, dans une petite bourgade d’Haïti, vit la famille Clamont, une famille d’aristocrates métissés. La mère est morte il y a longtemps, le père aussi. L’aristocrate a laissé à ses trois filles une maison et assez de sous pour ne pas avoir à se préoccuper.

Claire, celle qui prend la parole, est l’aînée, la vieille fille proche de la quarantaine, vierge et sans mari. Elle écrit dans les pages de son journal ses désirs frustrés et sa révolte. Parce qu’elle est plus foncée que ses deux sœurs, elle fait figure de canard boiteux dans son entourage. Cette femme dévouée, réservée, prude et pieuse, cache bien son jeu. Car sous ses airs de sainte, le désir, la colère, la jalousie et la convoitise bouillent.

Claire est tombée folle amoureuse de Jean Luze. Le problème, c’est que Jean Luze est son beau-frère, un Français travaillant pour une société d’import-export. Dans ses pires moments de convoitise, elle se voit prendre la place de sa sœur Félicia et devenir la mère de son neveu. Elle va jusqu’à tenter de pousser subtilement sa sœur Annette, une ravissante frivole, dans les bras de Jean Luze, histoire de foutre le bordel dans le ménage. Pour vivre par procuration son amour pour Jean, elle manipule son monde à sa guise, sans que rien n’y paraisse.

Claire est l’incarnation, à l’échelle individuelle, de ce que vit le peuple haïtien. La révolte bouille dans la marmite. Le pays se gangrène à vue d’oeil. Marie Vieux-Chauvet décrit la montée du règne de la terreur et de la violence. Elle montre comment le cortège de meurtres, de disparitions, d’emprisonnements, d’exécutions et de viols prend de plus en plus de place. Si Duvalier et ses tontons macoutes ne sont jamais nommés, ils sont clairement identifiables; le « chef » et ses « hommes en noir » sont bien présents. La cellule familiale, avec ses rapports de force et ses jeux de manipulation, déteint comme un jeu de miroir sur l’atmosphère sociale à la veille de l’arrivée au pouvoir de Duvalier. Marie Vieux-Chauvet fustige, avec ses mots fleuris, chatoyants, la lâcheté et l’aveuglement consenti, tant personnel que social.

Ma vie ne me suffit plus. Manger, faire marcher la maison, se saouler de sommeil, ce n’est pas vivre. Je veux autre chose. Comme vous, comme tout le reste du monde. Notre petit air serein, c’est pour donner le change; nos sourires satisfaits, c’est pour faire des envieux. Ça console, ça aide à vivre de laisser croire qu’on est des élus sur cette terre. Inutile d’épier votre intimité, je sais ce qu’elle est. Toutes les intimités se ressemblent. Pourquoi seriez-vous différents de moi-même?

Des sentiments contradictoires se disputent en moi avec férocité. J’en bouillonne. Je sens mon cœur en lambeaux. Que peut-on sans passion? Les tièdes sont comme des reptiles: ils rampent ou ils se traînent à quatre pattes. Je ne les envie pas. Plutôt crever debout. Qui a défini le suicide comme un acte de lâcheté? Facile excuse pour se résigner à vivre, écoeurés, sales fantoches que nous sommes avec un creux dans l’estomac à remplir trois fois par jour! Me voilà enfin dressée face à la vie en justicier. Je me figure l’empoigner. Je suis en train de décider de mon propre sort. Je jongle avec mon existence. Quelle ivresse! Je ferme le poing, durement. Voilà la vie, emprisonnée, là. Comme il est facile de la vaincre! Je suis la plus forte. Ah! J’ai envie de rire. La vie, ce n’est rien. Nous pouvons traiter avec elle de puissance à puissance. Seulement voilà, nos armes sont inégales. Elle a creusé sous nos pieds un trou béant pour nous effrayer. Elle nous courbe sous une dictature avilissante. Nous nous heurtons à chaque pas à la pointe de ses baïonnettes. Elle nous assène des coups en traître. Je vais lui régler son compte une bonne fois. J’en ai assez de baisser la tête, de trembler.

Dans la postface qu’il a signée, Dany Laferrière écrit: «Ce roman capital est aussi, on l’aura compris, un témoignage précieux sur cette époque ténébreuse qu’on tente aujourd’hui d’oublier. Pour comprendre un incendie, il faut remonter à l’allumette.»

Je replace l’ouvrage dans ma PAL, me réservant Colère et Folie pour un peu plus tard. Parce qu’Amour n’a pas encore fini de m’habiter.

Amour, Colère et Folie, Marie-Vieux-Chauvet, Zulma, 2015, 512 p.

Note : 5 sur 5.

    1. Pour comprendre l’aujourd’hui en Haïti, il y a mieux: Les villages de Dieu, à paraître en août en France. J’en reparle tout bientôt.
      Quant au roman de Marie Vieux-Chauvet, il aide à comprendre l’hier. Ce qui n’est pas rien!

    1. Il est fort, il est savoureux, il est dépaysant. Avec ça, tu as de quoi faire.

      Je suis persuadée qu’il te plairait à maints niveaux.

      J’espère que tes vacances ont été à ton goût!

  1. c’est bizarre, ton lien a marché puis rien – je vois qu’il a été updaté
    bon comme tu le sais, je l’ai acheté jeudi en bouquinerie (trop contente de le trouver) donc j’ai hâte de le lire ! maintenant je file lire l’autre (et je ris déjà) sinon je vais lire le billet de Goran sur Vernon – ça va me remonter le moral (reprise du boulot)

    1. Je suis vraiment contente que tu sois arrivée à mettre la main dessus si vite et à petit prix.
      Hâte de savoir si tu comptes lire les trois romans un à la suite de l’autre ou en prenant une pause. Tu me diras.

  2. Oh la la, c’est l’exact inverse du billet suivant (je les ai lus dans le désordre)… et dire que je ne connais pas du tout, il faudrait que je me procure ce chef d’œuvre ! Bon, pas vraiment le moment, ni la tête à ça mais je le garde dans un coin de mon cerveau !

    1. À choisir entre les deux (celui du billet suivant et celui-ci), il est clair que, connaissant de plus en plus tes goûts, le roman de Marie Vieux-Chauvet a plus de chance de te ravir. Et ce, à tous les niveaux.

      J’espère que ça se passe bien, voire de mieux en mieux de ton côté. Bien installés? (Tes billets me manquent…!)

    2. Pas encore installée ! Je déménage dimanche, et ensuite, ce sera travaux et camping dans la nouvelle maison en attendant d’être mieux installée probablement fin septembre… Tu as remarqué de -e final ? au détriment du -s…

  3. Qu’est-ce que tu me donnes envie!! Moi aussi je veux lire ce chef -d’œuvre! Jamais je n’avais entendu parler de ce titre ni même de l’auteure, mais déjà rien que l’histoire que tu racontes autour du livre lui-même est passionnante. Je le commande ce matin, tac.

    1. Bien joué! Elle nous sort des sentiers battus, cette histoire. Les dimensions personnelle et sociale sont si bien tricotées. Tu me diras si tu arrives à Colère et Folie. J’embarquerai dans ton aventure pour une lecture commune!

    1. J’ai vu passer quelques fois la nouvelle édition de Zulma sur Instagram. Et j’y avais pensé l’année dernière pour un « challenge » qui consistait à lire des autrices dont une racisée. Mais, finalement j’avais choisi Roxane Gay avec son roman Treize jours (que je ńai pas tellement aimé). Conclusion, le livre de MVC est restée dans ma liste d’envies.

    2. Ah oui, je vois. Dommage pour le Roxane Gay. Je suis ravie d’apprendre que la nouvelle édition ait donc été un peu visible sur IG. J’espère qu’il reste toujours sur ta liste d’envies, par trop loin…

    3. J’ai vu que le format poche de Zulma vient tout juste de sortir. Ton billet m’a convaincue. Je viens de l’acheter à ma pause midi !

    4. Oh! Tu m’en donneras des nouvelles.
      J’ai de plus en plus envie de ne pas tarder et de lire Colère, puis Folie.
      De ton côté, comptes-tu les lire coup sur coup ou en prenant une pause entre chacun?

    5. Je te réponds quelques jours plus tard, car je suis en train de lire le bouquin. Plus que 50 pages pour finir Amour. Comme pour toi : Coup de cœur. Je l’ai senti dès la première page. Wow le style, la narratrice, l’histoire (petite et grande), tout. Et oui, je vais enchaîner les deux autres volets de la trilogie.

    6. Génial!! Je suis ravie, vraiment.
      Si je n’étais pas prise dans mon nouveau roman, je commencerais illico Colère.
      Tiens moi au courant de l’évolution, stp!

  4. Le voilà donc, ce fameux billet ! A hauteur de mes espérances, allez hop, je commande (c’est un prêté pour un rendu !)… et figure-toi que lors de ma dernière virée en bouquinerie, je n’ai pas pu m’empêcher d’acheter Vernon Subutex.. tu ne peux pas savoir à quel point tu as éveillé ma curiosité, un peu plus et je laissais ma lecture en cours en plan pour le commencer !
    Mais j’ai su me réfréner, et avant de le lire, je prévoirai la lecture d’après pour limiter le risque de panne (je choisirai quelque chose de fiable, genre un Romain Gary ou un Russell Banks !).

    1. Bien joué pour Marie Vieux-Chauvet. Il ne peut que te plaire et t’emmener loin. Quant à Vernon Subutex… Je mettrais ma main au feu que ça ne collera pas.

      Romain Gary ou Russell Banks, des valeurs sûres. Mais tu sais que j’ai abandonné un Boyden, valeur sûre pour moi!

      Reste que je doute fort que le Despentes nécessite une telle urgence. Je ne m’explique pas encore quelle mouche m’a piquée. Être à ce point absorbé par un roman et ne pas l’apprécier outre mesure… Étrange sensation!

    2. My God! La lecture du billet de Goran était délectable. Une vraie montée de lait bien sentie, comme j’aime. Plusieurs points soulevés sont à-propos. Mais on pourrait s’astiner sur d’autres.

      J’ai dévoré Vernon (tome 1). Il m’a ensorcelé. Je ne saurais mieux dire. Et pourtant, je suis loin, très loin du coup de coeur. C’est la diversité des portraits qui m’a retenue. Et la construction. Pour le reste… c’est un milieu social qui m’est inconnu et qui est loin de me faire envie. Un milieu que j’aurais même tendance à fuir. Aussi, je ne m’explique pas encore l’effet qu’a eu sur moi ce roman. Un concours de circonstance? Une bulle au cerveau? Maintenant, tu t’en doutes bien, je suis TRÈS curieuse de savoir ce que tu en penseras. Si tu es comme Maud, avec qui nous devions faire une lecture commune, tu l’abandonneras après vingt pages. À suivre (avec impatience…)

    1. Je ne te le fais pas dire!

      J’ai mis la main sur Les villages de Dieu, d’Emmelie Prophète, à la suite d’un article de Dany Laferrière. Il y est question d’Haïti aujourd’hui. J’en suis à la moitié et je peine à prendre une pause…

  5. Et bien voilà il fallait trouver le bon livre pour sortir de la panne de lecture et celui-là je te remercie de le mettre en avant car il m’était totalement inconnu…… Une saga qui mêle famille et histoire d’un pays en principe j’aime beaucoup…. J’attends la suite de ta part pour voir si je cèderai 🙂

    1. Cette découverte tombait à point! Les deux autres tomes, pour les avoir feuilletés, sont tout aussi prometteurs. Je me les réserve pour une période plus creuse!

      La littérature haïtienne est à découvrir! Il n’y a pas que Dany Laferrière!

      Et là, je suis plongée dans un excellent roman haïtien, plus récent, cette fois, qui arrivera chez vous à la fin de l’été.

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