Tout le bonheur du monde · Claire Lombardo

Ce n’est pas avec ce billet que je vais me faire des amis. Je risque même d’en perdre. C’est le prix à payer pour l’honnêteté! Alors que le roman de Claire Lombardo est encensé de partout, j’avoue l’avoir trouvé horripilant.

Avant tout, on peux-tu arrêter avec les comparaisons opportunistes? J’ai lu qu’on rapprochait Tout le bonheur du monde de la série This is us; on lui aurait aussi trouvé une filiation avec les romans de Jonathan Franzen et d’Ann Patchett. (Pour cette dernière, je dois la lire bientôt, je ne saurais donc me prononcer.) Mais This is us, vraiment? Et Franzen? Tout le bonheur du monde n’a ni le mordant ni la profondeur des Corrections et de Freedom. Le pire, c’est que ces comparaisons fonctionnent avec moi. Ma curiosité piquée, je fonce, espérant que le roman sera à la hauteur. Ce qui, tu t’en doutes, n’arrive que très rarement. Et pas ici.

Au cas où tu ignorerais de quoi il est question, je te résume vite fait, avec mes mots courroucés.

Un roman familial planté à Oak Park, dans la banlieue ouest de Chicago, des années 1970 à aujourd’hui. Ça raconte la vie d’une famille blanche bien nantie. David et Marilyn Sorenson s’aiment d’un amour inépuisable depuis plus de quarante ans de mariage. Ils ont quatre filles: Wendy, l’aînée, une riche veuve sans enfant; Violet, la superwoman au foyer, mère de deux jeunes garçons, mariée à un avocat terne et cassant. Sa vie parfaite commence à prendre l’eau quand Jonah, le fils illégitime abandonné à la naissance, refait surface; Liza, professeure titulaire, est enceinte de son chum déprimé; Grace, la plus jeune, vient d’être refusée à l’université et raconte le contraire à sa famille, de crainte de la décevoir. Ça fait le tour.

En gros, tout m’a semblé convenu, sirupeux, dégoulinant de bons sentiments et plein à craquer de clichés. Des egos boursoufflés, qui se cramponnent à leurs principes. Ça jacasse beaucoup, ça se tire le chignon pour couper les cheveux en quatre. Les personnages, unidimensionnels, n’évoluent pour ainsi dire pas. Ils font du surplace, à moins qu’une bourrasque de vent les contraigne à bouger. Si au moins le style suppléait la fadeur du propos. Mais non.

Dans le détail: le nombre de fois où Claire Lombardo mentionne à quel point Marilyn et David s’aiment est phénoménal. Elle infantilise son lecteur? Ils s’aiment, on a compris après vingt pages. Était-ce bien nécessaire de le souligner à gros trait pendant 700? Une partie du malaise des sœurs est causé par l’amour de leur parent. Pauvres filles, qui grandissent dans l’ombre de leur parent amoureux. Me semble qu’il y a pire dans la vie.

La relation entre Liza et sont chum m’a fait grincer des dents. Là où on parle de dépression, j’aurais tendance à parler de déprime. Liza n’a aucune compassion pour Ryan (sauf si cela affecte sa propre vie); elle l’encourage à bouger, à sortir, et à laisser de côté ses jeux vidéo. Tout pour changer d’air et s’étourdir, plutôt que de remonter à la source de la déprime. Quant à elle, elle n’hésite pas à sauter la clôture et à prendre un amant au passage, parce que la vie à la maison, tu sais, est tellement lourde et déprimante. Bravo pour la compréhension et l’empathie, championne!

Wendy retrouve le fils illégitime de sa soeur. Elle n’en parle pas à sa soeur, ne tient pas compte des répercussions que cela peut entraîner dans la vie de sa famille. Elle prend Jonah sous son aile. Ça se passe très bien entre eux. Jusqu’à ce qu’elle trouve que cette cohabitation bouscule trop ses habitudes. Elle pitch l’ado (au demeurant facile et sympathique, compte tenu de son passé d’enfant barouetté) chez les grands-parents qui l’accueillent évidemment à bras ouverts. Jamais Jonah n’a demandé à Wendy pourquoi il ne fittait plus dans son décor. Hop, on passe à autre chose.

Tant qu’à mettre du sel sur la plaie: jamais je n’ai lu, dans un même roman, autant de « ma chérie » lancé ad nauseam. Trop, c’est comme pas assez. Et David, là, qui appelle sa femme « gamine » depuis plus de quarante ans. Bon, je ne suis pas là pour juger des p’tits mots doux des autres. Ce n’est pas tant les mots qui m’ont exaspérée que leur répétition.

Un autre coup de salière: l’arbre, là. J’en pouvais pu du gingko. Les parents baisent en-dessous, ils se retrouvent dans son ombre à jaser, David fait une crise cardiaque en voulant le tailler… Un peu facile le coup de l’arbre comme symbole de la vie en perpétuelle évolution.

J’aime les romans familiaux. Je les aime ancré dans le monde, dans un lieu, une époque. Je les aime caustique, affûté. Ici, la famille Sorenson se suffit à elle-même. Le monde extérieur ne fait qu’effleurer leur vie. Même les conjoints des filles font pâle figure. C’est à peine s’ils daignent jeter un oeil sur ce qui les entoure; à moins que ça ne leur apporte quelque chose. Un roman familial en vase clos, j’aime pas trop.

Sur une note plus positive et moins hargneuse: 700 pages, c’est une belle réserve de papier pour partir un feu. Tsé, un doux feu de foyer devant lequel je passerai de longs après-midi d’hiver à lire un bon roman!

Tout le bonheur du monde, Claire Lombardo, trad. Laetitia Devaux, Rivages, 2021, 704 p.

Note : 2 sur 5.

42 Commentaires

  1. Et bien j’en ai lu 150 pages, avant de le laisser de coté. J’y reviendrai sans doute, mais ils m’ont tous trop crispé sans qu’à mon niveau de lecture je ne mette encore vraiment le doigt sur le pourquoi, j’ai eu besoin d’une pause. Ca se lit bien par contre, c’est vrai. J’adore ton billet ! Je ne sais pas s’il m’incite à laisser tomber ou à le reprendre ! Haha

  2. Bon, et bien nous ne sommes pas d’accord sur ce livre, que j’ai dégusté avec un plaisir de lecture certain ! Je te trouve un peu dure, même si j’ai aussi levé les yeux au ciel quelques fois devant le couple amoureux ardent toute leur vie, je me suis blottie dans ce pavé comme dans une bonne grosse série addictive 😉

    1. Oui pour bonne la série addictive, impossible à lâcher. D’où le fait que je n’ai pas abandonné le roman.
      Pour le reste, je n’ai pas du tout aimé ce petit monde blanc privilégié refermé sur lui-même. Je préfère quand le destin d’une famille ou d’un individu s’entremêle avec la société dans laquelle il évolue (comme dans Les vies de papier, par exemple).

  3. oh zut! en effet ta chronique détonne au milieu de tous ces avis enthousiastes que j’ai vus passer ! le roman est sur ma wishlist, on verra bien si je le lis ou pas !

  4. Ha ha! J’adore ton billet! Il m’attend donc je lui laisserai une chance mais pas dans l’immédiat. Je vais plonger dans Etés anglais dans les prochains jours, une histoire de famille qui je l’espère sera plus convaincante que celle-ci!

    1. Ah! Toi aussi, tu plonges dans Étés anglais? J’en aurais bien envie, moi aussi. Mais si je deviens accro, je voudrai lire coup sur coup tous les tomes traduits. Je vais voir comment tu le trouves d’abord. Je le note en prévision des mes vacances estivales de l’an prochain (avec sans doute un tome de plus de traduit).

  5. Tu me fais penser qu’hier, pendant une longue promenade dominicale, j’ai vu les deux plus vieux ginkgos à Montréal (au parc Joyce à Outremont, si jamais tu passes par là un jour). J’adore cette espèce d’arbre, mais les autres personnages du roman ont vraiment l’air chiant. 😂😂😂

  6. Haha je ne comptais pas le lire, mais ta critique est très amusante! Pour le surnom « gamine », serait-ce peut-être une mauvaise traduction de « babe/baby », très courant en anglais? Sinon j’avoue que c’est vraiment étrange et cet élément à lui seul m’aurait probablement fait abandonner ma lecture haha

    1. J’étais sur ma lancée, je ne me suis pas demandée si j’abandonnais. Mine de rien, la lecture n’a pas été un effort, mais un état d’effarement du début à la fin. Je sens que le feu sera bon!

  7. Chapeau bas, m’dame, d’avoir tenu 700 pages !!! Je n’aurais pas pu ! J’ai vu passer ce bouquin chez certaines instagrammeuses débordantes de louanges (pour tous les livres – qu’on leur offre ?) et déjà je me méfiais …tu confirmes que j’ai bien fait de m’en éloigner, pas ma came ce genre de roman. Et bravo de dire ce que tu penses, c’est un ton que j’aime, une vraie critique honnête ;o)

    1. Je n’ai pas grand mérite, le roman était assez englobant pour que j’aille envie de voir le bout. Mais ce que j’ai pu rager… j’te dis pas!

      Quant aux billets négatifs, je trouve qu’il démontre la réalité. On ne peut pas tout aimer. J’y crois pas!

    1. 700 pages bien vites passées, mine de rien. J’étais pognée dedans, incapable de m’en extirper. Il me fallait savoir comment ça finirait et si ça prendrait une tangente intéressante… Non!

      J’ai l’habitude de lancer la serviette bien avant.

      Une chose est sûre, mon histoire avec Claire Lombardo n’aura jamais de développement. Je sais à quoi m’en tenir!

  8. Marie-Claude, si tu n’existais pas, on devrait t’inventer!
    700 pages! ok, j’aurais abandonné avant!

    Je viens de lire Etés anglais , tu l’as surement vu passer.. J’ai adoré, cette famille pourrait aussi te plaire!

    1. J’aurais bien abandonné avant, mais quelque chose me retenait! Au final, je ne regrette rien, j’ai beaucoup appris sur la nature humaine, mais j’ai aussi beaucoup ragé!

      Étés anglais est une trilogie, je me trompe?

  9. ah les critiques négatives, ça fait longtemps que je ne suis pas tombée sur un livre déplaisant, hélas ! bon je connaissais déjà ton opinion et effectivement tu rejoins celle de Rachel que je t’ai lue ! Evidemment je passe mon chemin …
    (ps : je viens de finir un roman nettement meilleur mais pareil, la répétition d’une même litanie a fini par me lasser…)

  10. Mais pourquoi est-ce bien plus passionnant de lire des billets caustiques ? Autan je ne lis parfois qu’en diagonale les longs billets louangeurs, (je ne veux pas dire pas les tiens, mais en général) de peur d’en savoir trop avant une belle lecture, autant je me délecte dans les détails de chroniques qui commencent par « je ne vais pas me faire des amis » ! 😉
    Je n’étais pas plus tentée que ça, car je deviens très méfiante avec les romans qui plaisent trop et à trop de lecteurs ! (complètement d’accord avec le commentaire de Mumu)

    1. C’est vrai que les billets caustiques sont un plaisir à lire. Je plaide coupable: je les adore!

      Quant à les écrire, ça me met dans un état, j’te dis pas. Je fais sortir le méchant en les rédigeant. C’est assez thérapeutique!

      J’avoue que, comme toi, je me méfie des romans qui plaisent trop et à trop de lecteurs. Je passe souvent mon chemin. Lorsque le sujet ou le thème m’intéresse vraiment, je suis tentée de me faire ma propre opinion. Par contre, le désenchantement vient aussi avec, généralement!

  11. Bienvenue au club des déçu(e)s des livres qui plaisent à tout le monde…… Je pense que cela tient à ce que l’on attend de la lecture (et ce n’est pas une critique) mais à force de lire je me suis aperçue que j’étais de plus en plus exigeante. J’évite désormais de plus en plus certains territoires déjà tellement exploités qu’une nouvelle lecture n’y apporte rien, quand les louanges sont un peu trop unanimes et je m’écoute, vais vers ce que je sais qu’il y a des chances que cela me plaise ou m’intéresse. C’est pour cela que je veux vider ma PAL de tout ce que j’ai accumulé et non lu pour ensuite me consacrer uniquement à cela. Belle journée à toi…. Et garde ce ton et cette franchise : moi j’adore et je me sens moins seule 🙂

    1. Ah, ces livres qui plaisent à tout le monde… Ton commentaire mériterait à lui seul un long billet.

      Certes, cela tient à ce qu’on attend de la lecture. Et, de fait, à lire beaucoup, on devient de plus en plus exigeante.

      Quant à la PAL… J’ai procédé comme toi et ma PAL à fondu. Elle a cessé d’être étouffante, aussi. Les livres qui restent, je tiens absolument à les lire.

      On devra reparler de tout ça!

  12. Ah ! J’adore quand tu n’aimes pas, c’est succulent à lire. Mais quand même s’infuser 700 pages quand on n’apprécie pas un roman, chapeau ! Moi j’aurais lâcher bien avant !
    A lire toutes les critiques positives, j’étais tentée… Malgré un titre beurk… Mais comme je sais que nous avons des goûts similaires, je crois que je ne m’y risquerais pas… sauf à l’emprunter à la bibliothèque… un jour de grande disette littéraire.

    1. J’ai l’habitude d’abandonner bien avant, voire trop prématurément. Ici, quelque chose m’a retenu. Tsé, comme si j’étais au cinéma, bien absorbée dans la comédie romantique américaine et, de toute façon, trop gênée pour sortir avant la fin? Ça m’a fait cet effet.

      Je t’encourage à le lire. Je pense que tu pourrais y trouver ton compte si tu laisses tomber toutes tes exigences et te laisse porter. Reste que tu as mieux à lire, même par jour de grande disette!

      Mine de rien, ce roman m’a appris des choses: j’ai mieux compris ce que j’aimais dans les sagas familiales et pourquoi celle-ci m’horripilait (trop refermée sur elle-même). J’ai aussi compris que les personnages aux égos boursoufflés m’intéressaient lorsqu’ils arrivaient à faire des prises de conscience et développaient une certaine intériorité (ce qui n’est pas le cas ici).

      Bref, j’étais enragée noir en rédigeant mon billet! Là, je décante, mais faut pas que j’y repense trop, sous peine de m’emporter à nouveau!

      1. Oh je comprends ta première image, ça m’arrive…parfois… Non, non, je n’ai pas envie de le lire du tout… As-tu remarqué que je ne publie plus de billets mais que je continue à visiter les blogs que j’aime… tu m’as tant manqué l’an dernier lorsque tu ne venais même plus sur les sites…

        1. Un commentaire attrapé bien en retard!

          Bien sûr, j’ai tout remarqué! Et moi, je suis à l’affût de ta réapparition! Hâte de te retrouver, en espérant que tout se passe à ton goût.

  13. J’ai hésité plusieurs fois à l’acheter mais j’avais peur que ce soit exactement ce que tu en dis… ouf. Parfois, après une critique négative, j’ai envie de me faire mon propre avis, mais pas cette fois. Ta chronique m’a bien fait rire merci !

    1. Et moi, j’aurais aimé lire ton billet sur ce roman. D’ailleurs, n’importe quel billet fera l’affaire (à lire entre les lignes: tes billets me manquent!) Je suis en train de lire La beauté des jours et… je suis envoûtée. MERCI à toi!

    1. Quand le roman en vaut la peine (ce qui, je trouve, est le cas ici) et qu’il est encensé par la majorité, j’aime le décortiquer: faire le tour de ce qui m’a agacé et pourquoi je n’ai pas aimé. Au final, j’ai plus de facilité à parler des romans exécrés que des romans adorés, qui me laissent souvent sans mots.

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