Les vies de papier · Rabih Alameddine

Dire que j’étais passée à côté! Dire que j’ai levé le nez sur ce roman, craignant un débordement de mièvrerie. Quelle grave erreur. Vraiment. Le bonheur que m’a apporté la lecture du roman de Rabih Alameddine n’a pas de prix.

Tout repose sur Aaliya, soixante-douze ans, ancienne libraire, traductrice. Solitaire, elle vit recluse dans son appartement de Beyrouth.

Te dire à quel point je suis tombée en amour avec cette femme, avec la lucidité de son regard affûté, avec son autodérision, avec sa passion pour la littérature. De découvrir un personnage aussi atypique, singulier, ancré dans un pays qui m’est totalement étranger a été une expérience de lecture sans égale. Si Aaliya est inoubliable, son amie Hannah ne l’est pas moins. La façon dont elle décrit la société libanaise d’hier et d’aujourd’hui est passionnante.

Aucun chapitre, ici. Un fil de pensées fait de digressions. Si la trame narrative semble décousue, tout se tient pourtant. Les références littéraires sont nombreuses. Ce qui pourrait apparaître comme du name dropping par moment se révèle jouissif pour qui se nourrit de littérature. On passe de Faulkner à Pessoa, de Styron à Cioran, de Kakfa à Rilke, Sebald, Dostoïevski, Tolstoï, Nabokov, Hemingway, Yourcenar, et j’en passe des dizaines.

Pour la suite, je dérogerais à mes habitudes. Ce billet sera parsemé de citations.

Des livres dans des cartons – des cartons remplis de papier, des feuilles volantes de traduction. C’est ma vie. 

Traduire et ne pas publier, voilà ce sur quoi je mise ma vie. 

La littérature est mon bac à sable. J’y joue, j’y construis mes forts et mes châteaux, j’y passe un temps merveilleux. C’est le monde à l’extérieur de mon bac à sable qui me pose problème. Je me suis adaptée avec une docilité, quoique de manière non conventionnelle, au monde visible, afin de pouvoir me retirer sans grands désagréments dans mon monde intérieur de livres. Pour filer cette métaphore sableuse, si la littérature est mon bac à sable, alors le monde réel est mon sablier – un sablier qui s’écoule grain par grain. La littérature m’apporte ma vie, et la vie me tue. Enfin, la vie tue tout le monde.

La beauté des premières phrases, le « Qu’est-ce que c’est que ça? », le « Comment se peut-il? », le coup de foudre comme au premier jour, le sourire de l’âme. Mon cœur commence à s’élever. Je me vois assise toute la journée dans mon fauteuil, immergée dans des vies, des intrigues et des phrases, enivrée de mots et de chimères, paralysée par la satisfaction et le contentement, lire jusqu’au sombre crépuscule, jusqu’à ne plus pouvoir distinguer les mots, jusqu’à ce que mon esprit se mette à flotter.

Comparé au Moyen-Orient, le monde de William Burroughs ou le Macondo de Gabriel Garcia Marquez sont plus prévisibles. Les Londoniens de Dickens sont plus fiables que les Libanais. Beyrouth et ses habitants sont joyeusement et tristement célèbres pour leur imprévisibilité. Chaque jour est une aventure. Ce manque de stabilité nous fait éprouver un frisson d’excitation, de danger ainsi qu’un poids mort de frustration.

Durant notre mariage, nous passâmes parfois des semaines sans échanger plus que quelques mots superficiels, ne partageant rien d’autre qu’un silence abasourdi. Et vous pensez que je me sens seule aujourd’hui? Ciel! Je regrette de ne pas avoir écouté Tchekhov, ou de ne pas l’avoir lu à l’époque: « Si vous craignez la solitude, ne vous mariez pas. »

Je suis le membre superflu de ma famille, son inutile appendice. Je fus mariée à seize ans, retirée prématurément de l’école, la seule maison que j’avais, et offerte au premier soupirant mal inspiré apparu à notre porte, un homme petit de stature et d’esprit.

Le féminisme au Liban n’a pas encore atteint les espadrilles ou les chaussures de course à pied; les talons plats, voilà où l’on en est. Le choix de ne pas se marier ne figure pas encore au tableau. Il est possible qu’il soit en train d’apparaître maintenant, mais je ne le saurais pas. Je ne fréquente guère les jeunes gens.

Il y a entre nous un gouffre d’incommunicabilité.

Ce château de carte que j’appelle mon ego.

Essayer de connaître un autre être humain me semble aussi impossible, et aussi ridicule, qu’essayer d’attraper l’ombre d’une hirondelle.

Raskolnikov fut le catalyseur de mon obsession pour la traduction. Crime et châtiment, le véhicule.

Ce n’est pas comme si on naissait avec la capacité d’aimer Antonio Lobo Antunes.

Alain Robbe-Grillet a écrit que la pire chose qui soit arrivée au roman fût l’arrivée de la psychologie. On peut supposer qu’il voulait dire que désormais nous nous attendons tous à comprendre les motivations ultimes de tous les actes des personnages, comme si cela était possible, comme si la vie fonctionnait ainsi. J’ai lu tant de romans récents, en particulier ceux publiés dans le monde anglo-saxon, qui sont ennuyeux et banals parce que je suis toujours censée en déduire un rapport de causalité. Par exemple, si une protagoniste ne peut faire l’expérience de l’amour, c’est qu’elle a été abusée sexuellement, ou si le héros chercher perpétuellement l’approbation d’autrui, c’est que son père lui accordait très peu d’attention quand il était petit. Ceci, bien entendu, ne tient pas compte du fait que bien d’autres ont vécu la même chose en ayant néanmoins un comportement différent, mais c’est un point de détail, comparé à la perte réelle qu’il y a à combler le désir d’explication : la perte du mystère. La recherche de causalité est un vilain défaut.

Je suis dans une large mesure une pessoane. « Mon isolement m’a façonné à son image et à sa ressemblance. » Pessoa a dit cela. Il a également écrit : « La solitude me désespère; la compagnie des autres me pèse. »

J’aime les hommes et les femmes qui ne trouvent pas leur place dans la culture dominante, ou, comme Alvaro de Campos les appelle, les étrangers ici comme partout, accidentés de la vie et de l’âme.

Le choix du livre de pose pas de problème. J’opte typiquement pour le dernier rapporter à la maison. Je fais constamment l’acquisition de livres que je place sur la pile à lire. Lorsque je termine la lecture d’un livre, quel qu’il soit, j’entame le dernier acheté, celui qui a attiré mon attention le plus récemment. Bien sûr, la pile ne cesse de grossir jusqu’à ce que je décide que je n’achèterai plus un seul livre tant que je n’aurai pas lu la pile. Parfois cela marche.

Un coup de coeur, du début à la fin.

Les vies de papier, Rabih Alameddine, trad. Nicolas Richard, 10-18, 2017, 349 p.

Note : 5 sur 5.

7 Comments

  1. La narration décousue c’est pas vraiment mon truc, je viens de m’en rendre compte avec Sam Shepard, du coup je ne pense pas que ce soit pour moi.

  2. comme tu le sais, il est désormais dans ma PAL, je ne lis pas les citations car je veux les découvrir ! j’espère avoir le même coup de coeur que toi et puis c’est trop bien de pouvoir à nouveau lire des billets aussi enthousiastes après le sorcier vernon !

  3. Oh mais moi aussi je suis passée à côté !

    Par contre : « Bien sûr, la pile ne cesse de grossir jusqu’à ce que je décide que je n’achèterai plus un seul livre tant que je n’aurai pas lu la pile » : pour moi, ça ne marche jamais !!

  4. Dans na PAL depuis des lunes et pas encore lu!!! Hon…

  5. Oh tant de citations qui trouvent écho en moi ! Je le veux ! Maintenant, tout de suite !!!

  6. Lu et même si j’ai aimé je suis restée à distance…. La première moitié du roman m’a paru confuse et ensuite peut-être un peu trop de références littéraires et Dieu sait que j’aime et y trouve parfois matière à lire ensuite les auteurs….. 🙂

  7. Je n’avais pas été transportée…

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