Kuessipan · Naomi Fontaine

Je vais te la faire court. Pas mal court, même. J’ai entamé Kuessipan avec l’enthousiasme que j’ai gardé de ma lecture de Manikanetish.

Je vais te la faire court. Pas mal court, même. J’ai entamé Kuessipan avec l’enthousiasme que j’ai gardé de ma lecture de Manikanetish. Déconfiture. Là où Manikanetish avait une ligne conductrice, Kuessipan n’a rien à quoi s’accrocher. On parle de roman. Il s’agit davantage, à mon sens, d’un récit. Poétique, qui plus est.

Une réserve innue nichée dans le nord du Québec: Uashat et ses alentours. Une communauté et son quotidien. Son déboussollement, son désoeuvrement, sa perte de repères. Ses espoirs, ses envies et ses attachements aussi.

Des vignettes faites de successions de voix. Le tout divisé en quatre parties. L’absence de lien, de transition, ne me parle pas. Ni ici, ni dans la fiction en général.

Kuessipan m’a déçue. Son côté décousu, kaléidoscopique ne m’a pas amené à m’immerger dans ses pages. C’est comme d’ouvrir une boîte de souliers remplie de photos. On en prend une, on l’observe. On la dépose pour en prendre une autre. Jusqu’à ce qu’elle soit vide. Certaines marquent forcément plus que d’autres. Il y a bien quelques passages forts qui laissent une empreinte. Mais dilués dans l’ensemble, ils en ont perdu de leur puissance.

J’ai inventé des vies. L’homme au tambour ne m’a jamais parlé de lui. J’ai tissé d’après ses mains usées, d’après son dos courbé. Il marmonnait une langue vieille, éloignée. J’ai prétendu tout connaître de lui. L’homme que j’ai inventé, je l’aimais. Et ces autres vies, je les ai embellies. Je voulais voir la beauté, je voulais la faire. Dénaturer les choses — je ne veux pas nommer ces choses — pour n’en voir que le tison qui brûle encore dans le cœur des premiers habitants. La fierté est un symbole, la douleur est le prix que je ne veux pas payer. Et pourtant, j’ai inventé. J’ai créé un monde faux. Une réserve reconstruite où les enfants jouent dehors, où les mères font des enfants pour les aimer, où on fait survivre la langue. J’aurais aimé que les choses soient plus faciles à dire, à conter, à mettre en page, sans rien espérer, juste être comprise. Mais qui veut lire des mots comme drogue, inceste, alcool, solitude, suicide, chèque en bois, viol? J’ai mal et je n’ai encore rien dit. Je n’ai parlé de personne. Je n’ose pas.

À voir, maintenant, si mes compagnes d’aventure pour cette lecture, Sunalee et Electra, seront plus enthousiastes que moi.

Kuessipan, Naomi Fontaine, Mémoire d’encrier, 2011, 120 p.

Note : 2 sur 5.

© Chloë Ellingson

Dans le numéro 180 · printemps 2021 de Lettres québécoises, Kim Renaud-Venne a illustré quelques fragments inspirés de Kuessipan. Là, la magie a opéré.

16 Commentaires

    1. Shuni et Manikanetish étaient plus à mon goût: une construction plus linéaire, un propos mieux ramassé, le tout créant un tout, plutôt qu’un amalgame de vignettes. Ce qui, je m’en rends bien compte, me rejoint très rarement. Je m’y perds!

  1. Les illustrations sont très sensibles mais je ne retiens quand même pas ce titre pour découvrir l’auteure mais celui de Manikanetish, même si dans la note sur ce premier titre, il est question d’autofiction, j’ai bien envie de tenter.

    1. Tu fais bien de tenter le coup avec Manikanetish, ou encore Shuni, qui nage dans les mêmes eaux. Pour une fois que l’autofiction ne m’a pas rebutée, c’est tout dire. Ça devrait bien passer de ton côté!

  2. Bon, tu as vu mon billet ? nous sommes sur le même constat. J’ai tellement préféré le précédent. Je ne m’attendais pas à ces vignettes, ces pensées jetées ci et là, sans ligne conductrice. Je n’en ai presque plus de souvenir .. pas bon signe ! Sunalee aura été la plus positive de nous trois !

    1. Il en faut toujours une qui soit plus positive que les autres!

      Une chance que nous n’avons pas lu Kuessipan en premier. Nous n’aurions sans doute pas eu l’envie de découvrir Manikanetish!

    1. Je garde aussi un bon souvenir de Manikanetish.

      J’ai vu le film tiré de Kuessipan. Je pense qu’une Européenne aimera beaucoup. La Québécoise (trop) critique a grincer des dents. L’abondance de clichés a eu raison de ma patience!

  3. Chez moi, la magie a opéré un peu, quand même, mais je n’ai pas lu d’autres romans de Naomi Fontaine – et j’avais les images du film en tête. Mais c’était trop court et décousu.

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