Les villages de Dieu · Emmelie Prophète

Au départ, ce sont les mots de Dany Laferrière qui ont eu raison de ma curiosité.

C’est le meilleur livre paru en Haïti depuis très longtemps. Le plus fort, le plus juste, et peut-être le mieux écrit. La force de ce livre, c’est cette lumière dont on n’arrive pas à savoir si elle vient du soleil tropical ou des rêves fous des gens. Ou plus simplement du talent de cette splendide romancière qui nous attrape à la gorge dès la première page, serre un peu plus à chaque chapitre, relâche plus loin, resserre jusqu’à nous laisser sans voix.

Après mon coup de cœur pour Amours de Marie Vieux-Chauvet, je voulais à nouveau tâter le pouls de la littérature haïtienne. Cette fois, dans l’aujourd’hui, le maintenant.

Celia, la jeune vingtaine, raconte sa vie dans la cité de Puissance Divine, ce « coin perdu, furoncle sur la lèvre d’un pays malade ». Sa vie faite de débrouille, d’audace, de peur et de cran.

Elle raconte son enfance auprès de sa grand-mère, elle raconte sa mort, la déchéance de sa mère, son oncle Frédo rentré des États-Unis la valise à la main et l’esprit dans le brouillard, le sexe avec Carlos contre 1000 gourdes, son premier téléphone et sa naissance en tant que Cécé La Flamme sur les réseaux sociaux. Sa vie d’influenceuse et l’argent facile.

Nous jouions tous nos vies, celles rêvées, qui étaient nettement plus importantes et plus réelles que celles que nous vivions.

Le roman d’Emmelie Prophète dépeint sans pathos ni misérabilisme l’effroyable réalité de cette île laissée à elle-même. Ses mots décrivent avec une justesse impressionnante les institutions politiques corrompues, la toute-puissance des gangs, la violence endémique, les magouilles, la peur tapie dans l’ombre.

C’était mon anniversaire. Je n’avais pas de rapport avec le temps, de toute façon. Il ne passait pas vraiment le temps à Bethléem et à la Cité de la Puissance Divine. Probablement partout où les gens n’attendaient rien. On oubliait d’être, on n’essayait pas de comprendre.

La vie c’était du sable mouvant par ici, il fallait saisir la brièveté des choses et s’en accommoder.

Un roman au souffle renversant, d’une cruelle et terrifiante actualité.

Les villages de Dieu, Emmelie Prophète, Mémoire d’encrier, 2020, 224 p.

Note : 5 sur 5.

    1. Cette année, j’ai eu trois coups de coeur chez Mémoire d’encrier. Un record et une bonne année.

      Cette maison gagne à être découverte et, comme leurs livres traversent l’océan, il ne faut pas te priver!

  1. Merci je vais moi aussi essayer de me procurer ce livre qui paraît ici le 19 août, je note aussi Amour… Pour ma part j’apprécie beaucoup Lyonel Trouillot

    1. De Lyonel Trouillot, je n’ai lu que Kannjawou, que j’avais beaucoup aimé. Je me demande par ailleurs pourquoi je n’ai pas exploré davantage son oeuvre. Merci du rappel!

    1. Un bug de blogue entraînant un changement d’interface. Au final, ce n’est pas plus mal. Merci!
      Ils sont très différents l’un de l’autre. L’un plus historique et moins «dur» et l’autre dans le terrible aujourd’hui.
      Tu verras ensuite… C’est sage, ça.

    1. Un bug de blogue et voilà où j’en suis! Au final, certains irritants sont disparus, ce qui n’est pas plus mal.

      Je le laisserai traîner sur la table du salon!

    1. On dirait bien, oui. Et cette année, après mes coups de coeur pour Les villages de Dieu, Le K ne se prononce pas et Annie Muktuk, j’ai eu droit à la totale!

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