La maison des Hollandais · Ann Patchett

Je te jasais d’Orange amère dans mon dernier billet. T’imagine pas la déroute livresque que je me suis prise après. Le vide abyssal. Les livres me tombaient des mains, les uns après les autres. Tsé, comme ça m’avait fait après la lecture de Vernon Subutex, qu’en plus je n’avais pas particulièrement apprécié. Là, j’ai aimé. Plus que ça, même. Tu peux imaginer mon état de désoeuvrement? J’ai fait le tour de ma PAL. J’ai tenté quelques titres. J’ai réalisé deux trucs dans le tournant.

  • Que les personnages mélancoliques qui traînent leur passé comme on traîne un boulet enveloppé dans du velours m’exaspèrent. À plus tard Les déferlantes.
  • Que certains romans américains que je lis depuis plusieurs années n’ont plus le même pouvoir d’enchantement. Bye bye Le guerrier tortue.  

Toujours est-il qu’avec près de dix livres en moins dans ma PAL et voulant stopper l’hémorragie, je me suis dit que j’avais deux choix: relire Orange amère ou me procurer d’urgence La maison des Hollandais. J’ai mis la main sur La maison des Hollandais, trouvant du même coup un remède à mon mal. Comme dans Orange amère, ça m’a pris quelques pages avant de prendre mes aises. Je voulais fort fort aimer ça. Le papa, dans le roman, est spécial, un brin inconsistant, voire fantomatique. Ça m’a agacée au début. Mais avec ce qu’il lui arrive dans le premier tiers, ça ne m’a pas dérangé ben ben longtemps. La magie a vite opéré.

Ça se passe à Elkins Park, une banlieue cossue de Philadelphie. Là, il y a un manoir. Une immense demeure remplie de boiseries, de gigantesques fenêtres, de meubles, d’œuvres d’art. La famille Conroy y emménage. Cette maison en fascine plus d’un, mais elle fait fuir la mère, qui part faire de l’aide humanitaire en Inde. Cyril se remarie à Andrea, qui n’a de yeux que pour la maison. Andrea prend ses aises avec ses deux petites filles. Assez vite, elle chasse Danny et Maeve, ses beaux-enfants. De riches, ils deviennent pauvres. Ils n’ont plus que l’un l’autre sur qui compter.

Comme dans Orange amère, Ann Patchett malmène la chronologie, mais à un moindre niveau. Se déroulant sur une cinquantaine d’années, le va-et-vient entre les époques est bien amené. Danny porte le chapeau du narrateur. Maeve, sa sœur, représente tout à ses yeux: sa confidente, sa protectrice, sa meilleure amie. Malgré la puissance du lien indéfectible qui les unit et l’adversité qui ne les lâche pas, j’ai eu un peu de mal avec leur complaisance à se vautrer dans le passé et à tourner encore et encore le fer dans la plaie.

La maison est un personnage à elle seule. Ann Patchett désosse les pièces, ouvre les tiroirs, soulève les tapis, fouille derrière les rideaux. Comme les personnages, j’avais l’impression d’occuper les lieux.

On a dit du roman dAnn Patchett qu’il a des airs de conte de fées. Difficile de dire le contraire avec la mère absente, le père inconsistant, la marâtre, les enfants repoussés. Mais cette fois, pas de « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » en conclusion. En fait, c’est encore mieux. À partir de la troisième et dernière partie, impossible de reposer le roman.

Un roman familial comme je les aime, porté par des personnages complexes, en relief, avec beaucoup d’amour, un peu de pardon et de deuil – mais avec un peu trop de ressentiment et de ressassement pour que ce soit un coup de coeur.

Il y a peu d’occasions dans la vie où il arrive qu’on fasse un bond, et que le passé qui avait été notre socle s’écroule, tandis que l’avenir dans lequel on voudrait atterrir n’est pas encore en place. Pendant un moment on demeure suspendu, sans rien connaître, ni personne, pas même soi. C’est un présent d’une vivacité presque insupportable.

La maison des Hollandais, Ann Patchett, trad. Hélène Frappat, Actes Sud, 2021, 320 p.

Note : 4 sur 5.

© unsplash / Annie Spratt

  1. Ah ben tu n’as pas perdu de temps avant de te replonger dans Patchett ! Cette panne fut finalement un mal pour un bien… j’espère qu’elle ne va pas ressurgir suite à ta lecture de « La maison des Hollandais », sinon il faut espérer que le reste de la bibliographie de Dame Patchett soit à la hauteur..
    Un titre que j’ai bien l’intention de lire en tous cas, mais cela attendra la sortie poche.
    Rien à voir mais « Les lionnes » vient quant à lui de sortir en poche (il est énoooorme !!) et je t’avoue pour l’instant l’avoir reposé sur son étal après en avoir lu les 1ères pages.. mais bon il me titille, quand même !

  2. « les personnages mélancoliques qui traînent leur passé comme on traîne un boulet enveloppé dans du velours ». Tu as vraiment le sens de la formule qui tue. 😂
    En tout cas, tu donnes très envie de découvrir Ann Patchett. J’aime beaucoup la littérature américaine contemporaine (Auster, Tartt, Kasischke, …) et il me semble que ça fait longtemps que je n’ai pas succombé à une nouveauté.

  3. Je suis justement en train de lire « Le guerrier tortue » et je le savoure 🙂Dommage que tu sois passée à côté mais les goûts changent, c’est bien vrai…
    Quant à Ann Patchett, je te le disais sur ton précédent billet, je compte bien lire ses autres titres. Bonne chance pour tes prochaines lectures, j’espère que tu ne tomberas pas dans un vide intersidéral 😬

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