Pas les mères · Katixa Agirre

Ah, les joies de la maternité. La maternité n’est-elle pas le lieu par excellence de l’épanouissement féminin? L’étiquette de mère vient avec son lot intrinsèque de qualificatifs: instinct maternel, amour inconditionnelle, émerveillement, et j’en passe.

J’élève seule ma sauterelle depuis qu’elle a trois mois. Elle a maintenant quatorze hivers. J’en ai eu souvent plein les bras. Mes poches de raton laveur sous les yeux en témoignent. Au sein jusqu’à deux ans, par facilité plus que par conviction. L’irréductible solitaire que je suis a souvent eu l’impression d’étouffer. Ai-je déjà eu envie de mettre fin à ses jours? Non. Jamais ça ne m’a effleuré l’esprit. En revanche, je pourrais comprendre, circonstances à l’appui, qu’une mère en arrive à commettre l’irréparable. Le geste n’en demeure pas moins inexcusable. Je sais, dit de même, c’est gros. Je n’ai pas le jugement facile et déteste lancer des haches les yeux fermés.

Cette tranche de vie pour en venir au fait: le livre de Katixa Agirre est courageux et précieux. Entre essai, chronique et fiction, il désacralise le sacré.

Une mère noie ses jumeaux dans la baignoire. L’histoire fait le tour de l’Espagne. Il y aura jugement: condamnée ou libérée? Cette mère est une ancienne connaissance de l’auteure. Alors qu’elle-même vient de mettre son premier enfant au monde et fait ses premiers pas dans la maternité, elle veut écrire un livre sur le sujet, veut comprendre comment une mère peut en arriver à tuer ses enfants.

Je m’en doutais, mais je découvre que l’infanticide n’est pas un phénomène nouveau. Il se pratiquait déjà à l’Antiquité.

Si on se réfère à l’Histoire, tuer des enfants, tuer ses propres enfants, n’était même pas considéré comme un crime. Pourquoi? Eh bien, parce que les enfants, à l’image des femmes et des esclaves, ont toujours été vus comme une propriété, la propriété de leurs parents en l’occurrence; c’est encore le cas aujourd’hui dans une certaine mesure. D’ailleurs, au fil des siècles, la méthode la plus efficace pour contrôler la natalité […] a été l’infanticide. Mais n’est-ce pas logique, si on pense les choses froidement? L’avortement a été, jusqu’à un XXe siècle bien avancé, une pratique à haut risque pour la mère […]; mais abandonner son bébé dans le bois, au contraire, est totalement indolore.

Bien que le fait divers ait une valeur en lui-même, Katixa Agirre s’en sert comme d’un levier pour déterrer le tabou sur les conditions difficiles et les séquelles (psychologiques et physiques) de la maternité. Sans jamais excuser le geste, elle comprend l’état qui peut conduire une mère à tuer ses enfants.

Katixa Agirre questionne également le rapport entre création et maternité, faisant une brève tournée du côté de Sylvia Plath et de Doris Lessing. Au final, Katixa Agirre évoque son ressenti de mère, questionne beaucoup, ne juge ni ne condamne jamais. Est-ce le fait de ratisser trop large sur le statut de mère? Il m’a manqué un brin d’approfondissement pour être pleinement rassasié. Reste que nous avons là un livre éclairant, percutant et surtout, déculpabilisant.

Certaines mères écrivent sur des forums Internet que, depuis qu’elles sont mères, elles se sentent plus fortes, plus puissantes, des lionnes invincibles. Moi, au contraire, je ne me suis jamais sentie aussi faible. Il est désormais très facile de m’attaquer, de m’humilier, de me faire exploser. J’ai une cible au milieu du front. De quoi parlent donc ces mères d’Internet? Je n’en ai aucune idée. Comme elles, moi aussi je ressens le besoin impérieux de défendre ma progéniture: et si je dois rugir, je rugirai. Mais je sais aussi que je suis impuissante, plus impuissante que jamais, parce que les griffes et le rugissement ne servent pas à grand-chose face à un accident de voiture, un enlèvement au parc, l’incendie de la crèche, la leucémie. Plus perdue que jamais en réalité; plus faible que jamais, avec mon petit chiot.

Ma partenaire de lecture, dans cette aventure: Ingannmic. Les billets de Mélanie et de Fanny valent le détour.

Pas les mères, Katixa Agirre, trad. Lise Belperron, Globe, 2021, 224 p.

Note : 3 sur 5.

© unsplash / Luma Pimentel

22 Commentaires

  1. J’ai adoré. j’ai trouvé que dans ce livre, on osait dire des choses très cash sur la maternité, et que c’était vraiment nécessaire. Les disgressions historiques m’ont passionnée. Une grande lecture !

    1. Un livre nécessaire, en effet. Les mots authentiques et sans ouate sur la maternité remontent de plus en plus à la surface. Les livres sur le sujet sont nombreux ces derniers temps et c’est clairement une bonne chose. Tout n’est pas rose de ce côté, malgré la sacro-sainte image qu’on aimerait préserver.

  2. Le concept de charge mentale, qui émerge depuis quelques temps dans les réflexions dites féministes, est intéressant. Il inclut, justement, ce « poids » de la maternité.

    1. J’ai écouté une émission suisse portant sur la charge mentale. Parmi les personnes interrogées, il y avait un homme (père et mari). Comme quoi ce n’est pas seulement l’apanage des femmes. Il en ressortait que les femmes (et l’homme) dont la charge mentale était la plus lourde ont tous quelques points en commun (perfectionnisme, besoin de contrôler, etc).
      Au final, très peu de charge mentale de mon côté; je m’en sors très bien et j’en suis la première étonnée!
      J’espère que la tienne se porte bien!

  3. Une lecture commune donc ! Bon c’est chose faite. Intéressant de voir dans les commentaires au final trois avis. L’infanticide a toujours existé. Je me souviens de mes cours sur l’Antiquite. Ce qui a évolué c’est l’image de la mère. Pas une lecture qui m’intéresse. Sinon j’ai rédigé tous mes billets sauf deux. 5 programmés !

    1. L’image de la mère, et aussi celui de l’enfant, a énormément changé. Et nous n’avons pas besoin de reculer trop loin pour voir à quel point c’était différent.

      Ton pont t’a permis de rédiger tout ça? Si je pouvais avoir ta rapidité de pondre des billets… J’en ai quatre à écrire!

    1. Si jamais tu te retrouves en panne de lectures (!), il vaut le détour. L’angle d’approche est très bien trouvé, mais le parallèle entre l’infanticide et le nouveau statut de mère de l’auteure manque d’approfondissement. Reste que Fanny a adoré…

  4. La jolie légende de la maternité comme aboutissement ultime de épanouissement féminin a encore de bons jours devant elle. La maternité est élevée à cet état de quasiment sacré qu’elle devient intouchable, que celle ou celui qui la remet en cause (et, avec un elle, un des fondements de la société) se voit mis à l’index. Il est encore très difficile pour une femme de dire simplement qu’elle ne souhaite pas devenir mère tant cela semble encore inconcevable aujourd’hui. Alors, un infanticide !
    Dans les publications récentes, sur ce sujet de la maternité, j’avais repéré « Mal de mères. Dix femmes racontent le regret d’être mère » (JC Lattès, 2021).

    1. Il y a peu de sujet aussi tabou… En fait, tout ce qui tourne autour de l’enfant, on n’y touche pas!

      Il m’intrigue, ce livre sur le regret d’être mère! Ce n’est pas mon cas, mais j’aurais eu le tempérament pour le regretter! Merci pour le filon.

    1. Ton enthousiasme est d’ailleurs justifié!

      Le mien est certes moins fort, mais il n’en demeure pas moins que je suis très contente de l’avoir lu et que j’ai beaucoup appris. Je suis restée un brin sur ma faim. Ce qui, au final, est positif, dans la mesure où j’aurais pris une centaine de pages en plus.

  5. C’est encore moi ! Je viens de relire le billet de Fanny et mon commentaire… que j’avais oublié bien sûr… et donc maintenant je suis tiraillée entre trois avis… différents… Grr ! Bon, je sais ce que tu vas me dire, le mieux est que je me fasse ma propre opinion en le lisant. Oui mais quand, hein quand ?

    1. Tu me fais beaucoup rire, toi, ce matin!

      C’est vrai que je pourrais te dire de te faire ta propre opinion. Mais non. À mes yeux, cet ouvrage est important, mais pas essentiel. Garde ton temps pour mieux!

  6. Ah… bah je fais quoi maintenant ? Hein ? Entre l’avis plus que mitigé d’Ingannmic et le tien plus enthousiaste mais pas fou fou quand même… Bon, je passe… De toute façon, je n’ai pas le temps.

  7. Je suis moins enthousiaste que toi (mais en même temps, je vois que tu n’as mis « que » 3 étoiles).. Je t’avais contacté suite à ma lecture parce que j’étais presque déçue d’être déçue, surtout en lisant les éloges à son sujet. Je l’ai trouvé superficiel, pour résumer, j’ai attendu pendant toute ma lecture qu’elle se rapproche de Jade.. Je crois que j’aurais préféré que la narratrice se contente d’évoquer son ressenti vis-à-vis de sa propre maternité.

  8. Joie de lire ton billet plusieurs mois après ma lecture. Et tout à fait d’accord avec toi, il brise le tabou sans jugement avec multitudes d’exemples à l’appui. Sous cette forme, roman-journalisme, ce n’est pas si courant. Ton introduction pleine de sincérité rejoint si bien ce livre.

    1. Étrange impression, tout de même. Je m’attendais à plus percutant (en raison de l’infanticide), mais ai été agréablement surprise (en raison du parallèle avec sa propre maternité). Au final, donc, j’en aurai pris un peu plus, de l’un et de l’autre!

      1. C’est un peu ça, oui. Il y a là matière à deux romans distincts, même, selon moi…. les lier dans un même texte, par ailleurs court, l’empêche de les traiter à fond, et m’a complètement laissée sur ma faim.

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