L’adversaire · Emmanuel Carrère

J’ai finalement découvert Emmanuel Carrère! Champagne! Si ce n’était d’Athalie, qui m’a si gentiment offert L’adversaire, un de ses livres coups de coeur, il y a de fortes chances que je n’y serais pas encore venue et qu’un moment de lecture marquant me serait passé sous le nez.

Je ne te raconterai pas de quoi il est question. Tu l’as sans doute déjà lu, ce livre. Sinon, tu sais sûrement de quoi il en retourne. Je vais te parler, en revanche, de la montée de lait que cette lecture a entraînée. Dans un précédent billet, je te disais que, pour moi, la grandeur d’un roman se mesure à la puissance des émotions qu’il me fait ressentir. Vu ce que j’ai ressenti, je dirais que L’adversaire est un excellent livre!

J’ai terminé L’adversaire crinquée comme ça m’arrive rarement. Je n’ai aucune pitié pour le sort de Jean-Claude Romand. De vouloir tromper son monde de même? Dix-sept ans de mensonge? C’est long, dix-sept ans. De frauder ses parents et connaissances, de les dépouiller de leur argent en leur faisant miroiter la multiplication des sous. De tuer sa femme, ses deux enfants et ses parents sentant la soupe chaude venir. De vouloir se suicider. Pourquoi, tout ça? Pour avoir d’l’air de ce qu’il n’est pas? Pour se donner un genre, un statut social qu’il vénère? N’est-ce pas le résultat d’un narcissisme exacerbé, d’une mythomanie déchaînée? C’est lamentable. Il n’y a que les fans de Dieu pour être émoustillés devant ses airs repentants. Jean-Claude Romand a leurré ses proches et leur as mis de la poudre aux yeux pendant près de vingt ans. En prison, il a découvert la voie de Dieu. Voilà un nouveau personnage à endosser, mieux adapté à la situation. Moi qui souhaite faire preuve d’ouverture d’esprit, sur ce coup, rien à faire, ça ne passe pas.

Une seule vie est déjà assez compliquée à vivre. Si, en plus, tu t’en inventes une deuxième, c’est ben évident que tu vas finir par frapper un mur et te faire pogner les culottes à terre. Si t’es malheureux de la vie que tu mènes, prends les moyens pour la changer, ou prends ton trou.

Des histoires de même viennent me chercher. J’ai ben de la misère à avoir de l’empathie, de la compréhension, de la compassion, de la pitié dans ces cas-là. Le fait que le livre d’Emmanuel Carrère s’appuie sur une histoire vraie vient d’autant plus me piquer au vif. Mon jugement est sorti sur ses gros sabots. Je me suis laissée un brin emporter…

Jean-Claude Romand est sorti de prison en juin 2019, après 26 ans de détention. Il vivrait, aujourd’hui, à l’abbaye de Fontgombault, dans l’Indre. Je n’ai rien à ajouter.

La curiosité d’Emmanuel Carrère pour le cas Jean-Claude Romand est tout à son honneur. Jamais je n’ai senti, tout au long de son récit, une once de parti pris. Encore moins de sensationnalisme ou de voyeurisme, ce qui aurait été facile. Il veut comprendre et, au final, n’y arrivant pas, c’est un échec avoué. Il écrit à mon goût, Emmanuel Carrère. Son Adversaire est très adroitement construit, aussi. Maintenant, j’ai très envie de lire Limonov!

L’adversaire, Emmanuel Carrère, Folio, 2020 [première édition publiée chez POL en 2000], 220 p.

Note : 4 sur 5.

9 Commentaires

  1. Une sacrée montée de lait … Ce texte est assez fascinant, on se heurte sans arrêt à ce mystère du mensonge, du double jeu. Les interrogations de Carrère sont les nôtres, son échec aussi. Face à la conversion finale, on ne peut être que dubitatif et le livre nous laisse, entre colère et révulsion … J’ai fini par lire presque tout Carrère ( il me reste un Roman russe à découvrir) et à chaque fois, ça me cause, même si dans Yoga, il tourne sur lui même … Je te souhaite le même goût, même si parfois, ça grince et ça pique !

  2. Lu à sa sortie. Ça fait un bon bout de temps, mais j’ai l’impression de m’en souvenir encore très bien. J’avais adoré. Bizarrement, je n’ai jamais relu Carrère, sauf peut-être La classe de neige, mais je n’en suis pas certaine. J’ai peut-être juste vu le film.

  3. J’ai lu ce livre et il m’avait bien marquée aussi… Limonov, j’aimerais bien le lire aussi… Une LC avec Ingannmic et toi ? (Bon, il faudrait que je l’achète)… Sinon, moi aussi, je te recommande D’autres vies que la mienne.

  4. Ce roman m’avait bluffé. Il y a certes la fascination qu’exerce l’histoire et l’incompréhensible trajectoire de cet homme, mais ce qui m’a vraiment épatée, c’est que Carrère parvient à tirer, d’un mystère qu’il ne résout à aucun instant, un texte d’une telle consistance ! C’est donc finalement surtout le cheminement de l’auteur qui m’a plu, son approche, la manière dont il tourne autour de son sujet, et l’aveu enfin de son échec à le comprendre.

  5. Je n’ai pas lu celui-là mais vu l’adaptation cinématographique qui m’avait glacée (et c’est peut-être pour cela que je n’ai pas eu envie de le lire). Je te recommande de Emmanuel Carrère D’autres vies que la mienne qui est bouleversant. J’ai également lu Yoga mais je n’avais pas aimé, trop centré sur sa personne peut-être 🙂

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